Manuel de Cristallographie
  Préface par Serge Nollens
Que les choses soient bien claires : je ne suis pas le sujet de l’histoire ! Ce livre parle des Narcisses, un groupe de rock que j’ai rencontré par hasard en vivant à Paris. Sur scène, ils étaient deux, Raphaël et Tristan, et dans les cœurs, le nombre des Narcisses grandissait et allait d’une dizaine d’amis à des milliers de personnes, tous accrochés quelque part aux même références. Les Narcisses, plus qu’un groupe, était un mode de vie, c’était les livres et les guitares, c’était les vieilles salles de cinéma et les cimetières, le rouge à lèvre et l’encre pas sèche. Au contact de ce groupe d’amis, j’ai pu goûter à tout ce dont j’avais toujours rêvé. J’ai appris la guitare, ils se sont mis à écrire. Très vite, nous ne savions plus qui faisait quoi. Mon intrusion dans leurs vies s’est faites par hasard, nous sommes tombés les uns sur les autres et puis, sans même échanger un mot ni signer de contrat, nous ne nous sommes plus quittés. De la vie en arc-en-ciel que j’aie partagée avec eux j’ai fait des milliers de notes dans mon carnet Moleskine, des mots agencés n’importe comment, des bribes de phrases délaissées par la raison. Parfois, j’ai simplement retranscrit la réalité et, n’étant guère doué pour ça, j’ai aussi beaucoup imaginé à partir de ce que je savais et de ce que je voyais. Aujourd’hui, j’essaie de reproduire l’ensemble de la manière la plus honnête possible : si je ne précise rien, c’est que les éléments retranscrits se sont réellement déroulés. Sinon, c’est qu’ils ont seulement eu lieu dans nos têtes. Et c’est déjà pas mal.
 
  Chapitre 1
Un ami m’a un jour raconté cette histoire : durant un été de son enfance, il avait fait une rencontre et sa vie, de manière incompréhensible, avait basculé vers un ailleurs. Il était en vacance en pleine campagne chez ses grands-parents et passait ses journées avec un petit groupe d’enfants. Impatients mais pas découragés, ces enfants cherchaient, cherchaient comme s’ils étaient prêts à mourir, sachant bien qu’au fond d’eux ils préféreraient tuer. Pendant ces semaines ensoleillées, ils ne firent que cela, à longueur de journée. L’herbe verte et parasitée étaient la piste de leurs roulades, les bosquets abritaient leur fuites et les buissons faisaient de formidables cachettes. Rarement des badauds ou des villageois croisaient leur chemin. Ils avaient marqué leur territoire, comme des animaux sauvages, à pisser contre tout objet à la verticale, et désormais voyaient cette grande étendue végétale comme étant la leur. Bientôt, ils l’abandonneraient et l’oublieraient pour toujours, mais en attendant régnait une dictature enfantine dans chaque recoin, si forte et totalitaire que même les adultes évitaient de se mêler à cette politique là.
Ils n’étaient pourtant qu’une bande de gosses, 5 ou 6 selon les moments. Le plus vieux avait 11 ans et le plus jeune 7. Le meneur, et plus âgé, passait ses deux mois de vacances là-bas. Juste après lui, son conseiller, agile et rusé, habitait dans le village le reste de l’année et était d’un grand secours pour maîtriser les données liées au terrain. Il n’y avait qu’une chose qui l’avait empêché d’être le chef : il n’était pas le plus fort. Sur cette base venaient se greffer des enfants de passage, pour une ou plusieurs semaines, tous handicapés dans la lutte pour le pouvoir par ce que le meneur appelait leur condition d’ « enfants éphémères ». Personne n’osait lui demander ce que voulait dire ce mot, « éphémère », mais il ne se privait pas pour l’expliquer : « C’est comme les papillons. Vous volez un jour et Boum ! Je vous écrase ». Il n’était pas si méchant que ça, tous les gosses l’admiraient naturellement, sans qu’il ait besoin de faire appel à la force : ce monde là n’était pas un monde de poings comme celui des adultes, c’était un monde d’aura, de magnétisme.
Mon ami avait 8 ans et c’était la première fois qu’il restait là-bas aussi longtemps : 4 semaines. C’était une assez longue durée qui, en considérant la moyenne générale, le plaçait pas très loin derrière les postes de commandement. De fait, il était un faiseur d’opinion, et avait le pouvoir, sinon de décider, au moins d’émettre des propositions très souvent acceptées. C’est lui qui avait eu l’idée de commencer la battue. Elle avait été improvisée un jour et durait depuis 1 semaine, se perdant un peu plus à chaque fois qu’elle s’organisait. Où en avait-il eu l’idée ? En regardant la télé peut-être, un soir qu’on le forçait à rentrer chez lui la nuit tombée. C’était le genre d’histoire qui traîne un peu partout, des petites légendes qui se renouvellent sans cesse. En fait, il l’avait peut-être toujours eu en lui, dans sa tête, attendant avec patience le moment de s’enfuir hors de sa bouche. « Il y a un singe dans la forêt, je le sais. Il s’est échappé d’un cirque. » Tout avait commencé ainsi.
Nourri par les mamelles de la ville, mon ami avait du mal à s’adapter à d’autres lieux. Il pouvait difficilement ressentir quelque chose pour la maison de ses grands-parents, pour leur village ou pour ses nouveaux amis. Il s’était embarqué dans tout cela comme groggy, presque endormi. Il subissait et s’en contentait. C’était le meilleur moyen pour ne pas souffrir, ne pas avoir à se plaindre, à pleurer, à réclamer ses parents. Sans doute inconsciemment, son système nerveux manquait d’asphalte et de béton, alors quand il entendit des enfants jouer dehors, il se rendit compte qu’en ne prêtant pas attention à ce qu’ils disaient, mais plutôt aux sons qu’ils émettaient, il pouvait fondre tous le paysage et le transformer à ses oreilles en un brouhaha continu semblable aux flots des voitures et des passants dans la ville. Quand on le força à aller s’amuser avec les enfants, il ne dit rien, ne réclama pas et se contenta de tout fondre mentalement. Il laissa même tomber le livre qu’il avait amené avec lui et qu’il avait tant de mal à déchiffrer. Il suivit les enfants, sans dire grand-chose. De toute façon, qui pouvait se vanter de parler ? Désormais il lui semblait clair que toute parole jamais prononcée n’avait été rien d’autre que du bruit. Rien qu’un fond sonore, un arrière goût dans le sirop pour la toux. Ils jouaient et couraient dans la forêt, et lui participait, toujours en retrait, prêt à les perdre, à s’arrêter pour les regarder disparaître derrière les arbres. Et puis les jours passèrent et il se rendit compte qu’il prenait peut-être du plaisir à jouer avec eux ou tout du moins, eux semblaient prendre du plaisir à jouer avec lui. Ce n’était pas si mal. Un bon début en tout cas. Les jours commençaient à s’accélérer, il se dit qu’il pourrait vivre ainsi même si ses parents ne venaient jamais le chercher, et cela devint encore plus simple avec l’histoire du singe.
Abasourdis, les enfants n’avaient pas besoin de plus de détails. Chacun le voyait ce singe, virevoltant de branches en branches tout en haut, tout comme eux virevoltaient en bas. Au fil des recherches, il était devenu leur meilleur ami, différent pour tous, avec le point commun d’être la réponse à leurs rêves, d’être un frère, partageant exactement la même façon de rire et les mêmes obsessions. Doucement ce frère commun les rapprochait les uns des autres, pour quelques temps du moins, car chacun affirmait pouvoir être le seul à le trouver, à le ramener et le montrer aux autres. Le singe devenait un trophée inaccessible qui leur permettrait de s’affirmer comme supérieur. Durant tout ce temps et tous ces changements, mon ami n’était pas arrivé pas à différencier ceux qui croyaient à l’existence du singe et ceux qui n’y croyaient pas. Pourtant ces deux camps existaient, il pouvait les palper et il les sentait évoluer au fur et à mesure qu’ils changeaient d’avis, se résignaient ou espéraient. Lui-même avait du mal à se mettre d’un côté. Bien sûr cette histoire il l’avait dit comme ça, pour passer le temps, pour trouver un bruit à prononcer et faire semblant de converser. Les enfants s’étaient emballés d’eux-mêmes. Malgré cela, il lui semblait relativement possible qu’un singe se soit vraiment échappé d’un cirque. Ça avait déjà du arriver, alors pourquoi pas là, pourquoi pas dans ce village ? S’il n’avait pas vraiment menti, quand même, il commençait à apprécier le goût étrange de croire à son propre mensonge.
Bientôt dépassé par les évènements, mon ami décida de laisser doucement partir les enfants aux devants. Pendant toute une semaine, rien n’aura pu les décourager dans leurs recherches. Il se trouvait toujours quelqu’un pour motiver les troupes. Des histoires, des traces de pattes, des bruits dans les feuilles, ce n’était que des appâts pour allécher les enfants bien trop affamés. Toute trace d’ennui avait disparu de leurs visages et la plupart semblaient considérer cette période comme un âge d’or, une époque dont ils se souviendraient en affirmant avoir vécu au maximum de leur potentiel.
Et vraiment ils l’étaient : rien ne pouvait égaler leur imagination débordante et leur détermination sans faille. Chaque jour venu amenait son lot de pistes à suivre et d’indices à étudier. Comme ils avançaient dans leur enquête, ils se trouvaient de plus en plus éloignés de leur but, croulant sous les fausses informations. D’une invention, les enfants avaient fait un monstre palpitant, mouvant, presque fantomatique dans ses apparitions et disparitions. Ils lui avaient donné vie. Du singe par contre, aucun signe réel.
« Yvan. Il s’appelle Yvan » affirma un des enfants éphémères. Personne n’y croyait, mais ils se retrouvèrent tous à hurler ce prénom en agitant des bananes à travers la forêt. Ils n’étaient pas si ridicules que ça, et mon ami y participait avec ardeur.
Oubliant sa quête fantomatique quelques instants, observant les enfants le distancer plus en avant, mon ami, pour la première fois, détailla les lieux qui l’entouraient. Cette forêt était laide, de branches mortes et des mauvaises herbes, et si son jeune âge ne lui permettait pas de s’en rendre compte, ces instants de lucidité lui intimaient l’ordre de partir, de s’échapper. Ce serait simple, il n’y avait plus personne, les enfants avaient disparu au loin. Partir, s’échapper lui aussi, sembla être la meilleure idée qu’il n’ait jamais eue. Partir, pour où ? Il pourrait simplement marcher et s’arrêter quand la fatigue deviendrait trop forte. N’importe quel endroit serait idéal, n’importe où à partir du moment où il serait caché. Il ne pouvait s’empêcher de penser à ses parents, affolés et tristes, qui le chercheraient avec la force du désespoir. Il s’en fichait pas mal d’être trouvé, tout ce qu’il voulait c’était qu’on le cherche. Est-ce que les enfants remarqueraient son absence ? Auraient-ils la présence d’esprit d’alerter ses grands-parents ? Après ce moment, c’était gagné. Pour toujours il pourrait se nourrir de l’énergie déployée à le chercher. Comme Yvan, comme le singe échappé de son esprit. Difficilement, des images s’immiscèrent dans sa tête, lui et ce minuscule singe brun, serrés l’un contre l’autre pour se protéger du froid, la crasse négligée depuis longtemps. Il réalisait les difficultés d’une telle disparition, et pour autant il était décidé, réduisant ses doutes à une seule question : est-ce que quelqu’un le chercherait vraiment ?
Uni dans la fuite avec son singe imaginaire, il s’était mis à marcher au hasard des chemins praticables. Le morne vert ambiant commençait à s’éclaircir, d’épaisses raies de lumière trouaient l’obscurité habituelle du terrain de jeux des enfants. A la sortie de la forêt il se retrouva dans une petite clairière qu’il n’avait jamais vue. L’herbe avait été fraîchement taillée, les parasites arrachés, les arbres coupés. En plein milieu, un tronc énorme ressemblait à une tombe de marbre perdue au milieu de nulle part. Au-dessus, une petite boule de poil arrachait habilement un peu d’écorce et s’en nourrissait à vive allure : un singe. Le singe.
Réjouit, il s’avança vers lui avec maladresse, oubliant d’être discret. Soudain, pas encore vu, il s’arrêta net. A l’envers, il refit ses pas jusqu’à l’orée de la clairière. Il devait avertir les autres enfants. Sa propre puissance était en jeu plus que toute autre chose. Il regarda sa montre de plastique : il n’avait perdu les enfants que depuis quelques minutes, ils ne pouvaient pas être bien loin. Alors il courut droit devant lui pour être sûr de retrouver la clairière, il appela les enfants de toutes ses forces, trébuchant sur les racines, traversant les buissons qu’il ne dépassait pas encore en taille.
Des mots simples suffirent à leur faire comprendre que la quête touchait à sa fin. Ils se rendirent en groupe jusqu’à la clairière que mon ami crut retrouver du premier coup. Au milieu, le tronc d’arbre, et pas de singe. Il s’avança à découvert, un peu fou, scrutant à gauche et à droite, à la recherche du singe. Il avait disparu. Il n’était pas dans les arbres alentours, il n’était pas à terre. Mon ami se retrouvait tout seul à côté du tronc, observant son écorce abîmée. Aux enfants, il prétendit s’être trompé d’endroit. Ils ne le croyaient plus, ils ne croyaient plus rien. Cette quête qui les avait occupés depuis si longtemps semblait désormais les avoir ennuyés depuis le début. Ils regardaient mon ami avec un total désintérêt et se demandaient ce qu’il pouvait bien faire là. Le meneur ressentit le besoin imminent de redonner un but à ses troupes et du haut de ses 11 ans, utilisa des idées qui, depuis toujours présentes, commençaient doucement à trouver en lui des moyens d’expression. Il commença par : « Il n’y a pas de singes, c’est une connerie » et sans marquer de respiration, insistant sur la logique des faits, ajouta : « alors maintenant, tu vas être notre chien ». C’était animal pour animal. Rêves pour désirs, mon ami ressentit bien cette logique se faire articuler devant lui. Le meneur envoya un des enfants, qui avait le même âge que mon ami, afin de le corriger. Ce n’était pas si difficile de monter une personne contre une autre, il fallait juste une raison, même mauvaise, bien expliquée. Courageux, mon ami s’était rapproché des enfants à l’orée de la clairière. Son adversaire fit un saut dans sa direction, le pied plus ou moins levé. Manquant sa cible, il se reprit et continua à lancer ses pieds devant lui. Il le toucha au ventre. Mon ami se sentit las, vide de toute force et s’effondra à terre. Là, il fixait les arbres, attendant patiemment que son adversaire finisse de lui donner des coups.
Obsédé qu’il était par l’image de ces arbres, il mit plusieurs secondes à se rendre compte que son adversaire ne frappait pas vraiment. Ou bien il mimait, ou bien il ne savait pas se battre. Mon ami non plus, mais sous les attaques molles de son adversaire, il sentit son corps se mouvoir, attraper le pied qui le frappait et le tordre jusqu’à ce que lui soit debout et son adversaire à terre. Là, reprenant l’équilibre, il frappa, vraiment, et sentit sous ses pieds une masse informe pousser des petits cris. Une fois que les cris eurent cessés, mon ami se tourna vers les autres et hurla à leur adresse : « Maintenant, je vais être votre chien ».
Galvanisé par sa journée, il resta seul dans la forêt, longtemps après s’être battu avec les enfants, à parler dans le vide avec son singe. Il lui semblait le voir, plus tôt, l’aider à distribuer les coups, et encore, il sentait sa présence à ses côtés. Quand il allait faire nuit, il se décida à rentrer. Il ne voulait plus être cherché désormais. Devant la maison, il reconnut la voiture de ses parents. Il en était même venu à oublier qu’ils allaient passer quelques jours ici, puis retourner avec lui dans la ville. Avant d’entrer dans la maison, il se rendit compte qu’il avait perdu sa montre. Elle n’était plus à son poignet comme la dernière fois qu’il l’avait regardé, alors qu’il cherchait les enfants. Honteusement, il regarda sa mère dans les yeux : « Maman, j’ai laissé quelque chose dans la forêt ». Rien ne se perd et d’une certaine manière, il avait échangé sa montre contre l’aide d’un frère. Bien plus tard, alors qu’il avait depuis longtemps passé les affres de l’enfance, puis de l’adolescence, mon ami était encore persuadé qu’au milieu d’une forêt, en France, un singe avait l’heure.
 
  Chapitre 2
Doucement devenir un fantôme n’est pas mourir. Par exemple, un jour j’ai arrêté de regarder les gens. Comme ça, simplement parce qu’ils avaient tous perdu les enveloppes illusoires dont je les habillais. J’ai vécu des jours sordides mais heureux, répétant en moi-même ce mantra que j’utilisais à l’adolescence : " Je ne peux avoir tort sur tous les points. Pas tous. C’est impossible ". Deux activités principales faisaient ma vie. En premier lieu, je restais dans ma chambre d’hôtel, le plus fréquemment en tailleur sur le lit parfaitement recouvert d’un drap bleu, virevoltant avec maladresse de l’écran de mon ordinateur portable aux pages de mon Moleskine alourdies par les collages successifs et multicolores. La deuxième, bien qu’agréable, était dictée par la ponctualité journalière du service de chambre. Expulsé dans les rues, j’enfonçais un cachet au fond de ma gorge et commençais toujours par monter et descendre les rues parallèles à la mienne, juste le temps nécessaire. Par la même, je testais ma santé ; s’il ne se passait rien dans les premières minutes, j’allais jusqu’à m’aventurer plus loin, vers les musées, les jardins et là où les immeubles s’emmêlent et où la nuit les lumières par les fenêtres sont les derniers signes de vie. Je m’arrêtais parfois pour reprendre mes moyens, essayait de négocier de la viande rouge dans tous ces restaurants asiatiques et finissait par manger un hamburger et une salade à la terrasse d’un bar, priant que cela me suffise. En réalité bien sûr, il y avait autre chose. Mon mode de vie n’était pas une finalité, il avait un autre but, bien plus important. Je ne regardais plus les gens afin qu’à leur tour ils ne me voient plus. Pour devenir un invisible au milieu des invisibles. Et petit à petit, ça a marché. Je n’ai pas adressé plus de trois mots à personne pendant au moins six mois. Avec le recul, je me rends même compte que j’avais toujours plus ou moins vécu ainsi : me lever, écouter les pas des voisins sur le plafond, écrire, et aller me coucher. Et tous mélanger dans mes rêves. Sauf que là, sans que j’en prenne la mesure, une part absolument non négligeable de l’équation venait d’être enlevé par ma propre décision. J’avais négligé la contemplation du monde. Je ne rêvais plus. A vrai dire, je ne dormais pas non plus. Je devenais de plus en plus faible. Alors que je voulais revenir au monde, je ne pouvais plus. J’étais coincé dans ma chambre, éveillé 24 heures sur 24, incapable de faire un pas. Jusqu’à ce que je rencontre Les Narcisses. Je m’étais fait apporter autant de nourriture et de vin qu’il était possible. Repu, j’étais sortis dans les rues. Ce soir-là, je pouvais incomber au vin ces vertiges qui me torturaient. Au bout d’une petite heure, je me renversais à la table d’un bistrot inconnu, dans un quartier inconnu. La tête à l’envers, je ne voyais rien autour de moi. J’entendais simplement cette musique qui montait, lentement, vers mes oreilles, le son augmentait. Ce que je croyais être un disque était en réalité un groupe. Mais j’ai tout oublié maintenant. J’étais trop saoul. Je me souviens juste d’avoir sorti mon Moleskine avec furie, demandé un stylo au serveur – une de mes premières phrases complètes depuis longtemps- et écrit sans cesse. Le lendemain, je me réveillais dans ma chambre, le stylo toujours en main, le Moleskine ouvert sur mes genoux. Je m’appelle Serge Nollens et il y a très longtemps je croyais être fou.
Imbibé des sueurs d’angoisses et d’alcool, j’avais trouvé mon lien avec le monde. New Order, Blonde Redhead, Electrelane, Jay Mascis, The Dears, The National. J’ai tout vu. Ainsi qu’un nombre incalculable de groupes locaux. Ils formaient tous le coton doux et résistant matière à mes rêves. Rapidement j’avais fréquenté toutes les salles de concerts. J’évitais celles qui étaient trop grandes, trop pleines : parc des expositions, palais des sports, ces endroits qui respiraient autre chose que mon but. La musique. Je n’ai jamais acheté de disques. A l’inverse j’ai dépensé une petite fortune pour un enregistreur portatif avec disque dur. Sombre, petit, il vibre contre ma poitrine quand je le sers dans la poche de ma veste, le micro électrisant mon bras jusqu’à sortir de la manche dans ma main. J’avais un vrai attirail de micros de rechange : gros, minuscules, intégrables, extérieurs. Je suppose qu’au fond, je pourrai sortir ma machine aux yeux de tous le monde, personne ne m’empêcherait d’enregistrer. Mais j’aime cette clandestinité, le son étouffée qu’elle produit et l’impression qu’en réalité, il n’y a pas de machines, que le micro n’est branché qu’à moi.
Il me fallut plusieurs mois pour rencontrer à nouveau ce groupe. J’avais déjà écrit de nombreuses choses inspirées par eux, dont la plupart des idées seront reprises dans les chapitres suivants de ce livre. Chaque concert oublié, dissipé par l’alcool, je réécoutais les bandes avec l’impression que tout n’était le fruit que d’un seul concert, de ce groupe que j’avais vu ce soir magique. Des centaines d’heures de musiques soufflées par la même faille, au même endroit. Tout provenait de ce soir-là.
Titubant le long des avenues éclairées, je mâchais un cure dent oubliant de regarder les décors, ne remarquant pas les peep-shows, les magasins que peut-être un jour je découvrirai. Être un invisible, si c’est un choix, reste avant tout une vue de l’esprit. C’est couvrir d’une brume anglaise les restes de ce que l’on a connu. Je pouvais tout voir, je choisissais simplement de l’ignorer. Mais en rentrant dans l’Electric Palace, vous ne pouviez pas manquer cet instant de peur durant lequel le doute berce votre esprit. Même l’alcool n’y faisait rien, même mon esprit déterminé ne pouvait effacer ce bâtiment immense et gris, couvert de fenêtres qui semblent donner sur un abyme, illuminé par un néon rouge aux lettres immenses qui tranchent avec la sobriété de la bâtisse, dont les dizaines d’inscriptions et de dates gravées dans la pierre de la façade donnent la légère impression de la voir tanguer selon l’endroit d’où on la regarde. Je frôlais des jeunes gens aux looks étudiés et leurs visages s’effacèrent immédiatement de ma mémoire. J’ignorais tout des Narcisses que j’allais voir ce soir particulier. Les habituelles jeunes filles s’accrochaient déjà aux premiers rangs tandis que je m’interrogeais sur la place la plus appropriée. Si je voulais qu’un son d’ensemble s’imprime sur mon enregistreur, le haut de la salle était tout indiqué, alors qu’en restant debout en bas j’aurai au premier plan les voix des spectateurs et ensuite seulement la musique. Je choisissais le haut et me glissais au fond d’un siège. La première partie désistée, les Narcisses (j’ignorais alors qui ils étaient) commencèrent en avance d’une heure. La nuit sera courte, je me souviens d’y avoir pensé avant d’être emporté vers le passé.
Les Narcisses n’étaient que deux musiciens: sur le devant de la scène, à la guitare, une ombre vivante avec de longs cheveux enlacés, noirs et épais, tremblants, tressautait aux rythmes imparfaits de ses bras mouvant par une force presque mystique des vagues de musiques aux tons enjoués qui virevoltaient jusqu’aux limites du spleen à chaque instant. C’était une fille. Ou alors c’est ce que je crus, absorbé par les sons et les émotions que provoquaient ces silhouettes sombres et fraîches, garçonnes instruites de magies défilant pleines d’un entrain excité. Mensonge il est vrai peu après détruit quand il releva ses cheveux hors de son visage et ôta sa chemise, faisant apparaître joues et torse finement velus. Derrière, le batteur jouait, sautait de sa caisse pour attraper un tambourin, se levait, dansait, distribuait des boissons au public.
J’étais coincé entre deux portes, dans un hall noir, illuminé par ma propre peau et celle des musiciens. J’ai compris que le concert était fini quand je n’ai plus vu les instruments et que les deux musiciens étaient assis sur le bord de la scène, à discuter avec le public. La musique ne s’était pas arrêtée, pas pour moi. M’extirpant du fauteuil rouge dans lequel je commençais à m’évanouir, je fus pressé de sortir par un de ces vigiles au regard noir d’incompréhension qui travaille à l’Electric Palace et, trébuchant à moitié dans les escaliers, déjà rattrapé par mon propre sommeil, j’atterrissais au rez de chaussé, propulsé contre le bar, n’ayant plus d’autre choix que de me retenir au comptoir avec mes deux mains. Pour la première fois, le but était atteint : je ne ressentais plus rien. Les symptômes étaient bel et bien là, j’avais beau être saoul et fatigué, tout était devenu simple. En relevant la tête d’entre mes épaules, je commençais à discerner une créature devant moi, aux longs cheveux auburn, des yeux verts, un corps morcelé par différentes couches de vêtements, un t-shirt, une chemise d’homme, une veste en cuir, une jupe, un paréo, des collants, et sur ses longues jambes splendides, de légères cicatrices frémissant en écho avec la façade de l’Electric Palace. J’ignorais même connaître autant de nom de vêtements pour femme. La première chose qui me venait à l’esprit fut : " Comment fait-elle pour ne pas étouffer dans cette fournaise ? ". Après seulement débuta le prise de conscience de ses sourcils presque effacés, ses yeux mi-clos, le gauche en retrait, un nez droit qui ne pique que vers le bas, cette bouche stoïque semblable à celle des femmes sur les vieilles photographies en noir et blanc, défigurée de chaque côté par les prémisses d’un sourire sardonique. En fait elle était parfaite, splendide, sa peau bronzée et la forme absolument symétrique de son visage la rendait irrésistible, alors que je la regardais et la sentais frissonner de tous ses nerfs pendant que son visage restait impassible et, plongeant trop loin trop vite dans ses yeux verts, l’intégralité de ma mémoire me revint. Tous ces détails que j’avais considérés comme saugrenus, les visages des passants, leurs voix, le son des voitures, souvent le nom des groupes que j’allais voir, les nouvelles dans les journaux, la couleur des chaussures qui me marchaient sur les pieds, tous me revinrent et une crise démarra en moi, mes maux bienfaiteurs se libéraient et relâchaient tous ces mots que je savais ne pouvoir maîtriser. Très vite, ces énergies se touchèrent et ma bouche s’activa d’elle-même, d’abord dans un sourire, ensuite par une phrase : " Salut. Tu t’appelles comment ? ". La jeune fille me prêta peu d’attention mais s’enquit de bonne grâce à répondre à ma question " Louise Champagne ". Louise Champagne. Je commençais à me rappeler la première fois où j’avais vu Les Narcisses, les gestes lents du barman, la dispute du couple assis derrière moi. C’était ce même groupe.
Etait-ce vraiment son nom de famille, ai-je d’abord pu penser, et je n’ai pas eu le temps de noter si le barman était une femme. Le t-shirt figé sur une de ses milliers de peaux portait une inscription. Une adresse internet : www.lesnarcisses.fr.st. Sans même dire un mot, je lisais l’adresse, essayant de la retenir en d’interminables allers-retours entre son visage à la peau jaunie et ses seins, ce qu’elle ne prit pas vraiment mal. C’était le début de l’aventure. Après cela je partis très vite, la tête trop bien gorgée de la vie des autres.
En me retournant dans l’avenue je pouvais voir les néons rouges de l’Electric Palace devenir de plus en plus illisibles, je manquais de foncer dans un homme qui venait dans le sens inverse, il râlait, l’Electric Palace n’était plus qu’un cœur rouge qui se détachait du ciel, l’homme continuait encore et encore de s’adresser à moi, il faisait noir, je ne pouvais pas voir son visage, il se rapprocha, très près, alors que j’essayais de m’éloigner, il me prit par le col et me souleva à quelques millimètres du sol. L’espace entre nos deux visages était exactement situé dans l’axe de l’avenue, nous étions éclairés par les restes en flammes de l’Electric Palace, je sentis l’haleine chaude de l’homme qui sortait de sa bouche sévère et de son nez énorme. Un buffle, avec des yeux très ronds. En l’air, je le frappais avant qu’il ne le fasse. A terre, il s’écroula et j’entendis un autre bruit que celui de son corps, un bruit métallique lourd, déjà il commençait à se relever, je me penchais pour attraper son cou, je l’enserrais et avec mon genou je lui coupais le souffle. Il me restait à donner des coups de pieds avant que je réalise que ma veste était trop légère, je le lâchais, me retournais, et trouvais mon enregistreur par terre. Je le ramassais et m’enfuis.
Toujours à pied, trop tard pour le métro, j’essayais d’allumer l’enregistreur et n’obtins aucune réponse. Le témoin lumineux ne s’activa pas, je ne sentis pas son mécanisme bouger. Le microphone que j’avais installé, assez volumineux et rond, qui permettait de préserver l’espace du son, s’était brisé dans la chute. J’atteignis mon hôtel en larmes. En voyant le réceptionniste je me contenais et pour une raison inconnue, je pensais à Louise Champagne. Dans ma chambre, je branchais l’enregistreur sur le secteur et pris une douche. J’ouvrais grand la bouche sous le jet et inspirais avec mes narines, jusqu’à être au bord de la noyade, suffoqué, je recrachais des gerbes d’eau, m’effondrais sur le carrelage. En robe de chambre sur mon lit, l’enregistreur s’alluma dans mes mains, témoin rouge ok. Branché à mon ordinateur, il ne restait plus rien sur le disque dur. Plus aucune trace de ses derniers mois. Si ce n’est une chanson du soir même. Un minuscule morceau de concert à la guitare acoustique que le chanteur introduisit comme étant " I wanna be your dog ", ou quelque chose comme ça. J’écrivis encore des bribes d’histoire sur ce que je vivais et pourrait vivre avec les Narcisses, allait sur leur site internet, vide mis à part une adresse e-mail, " raphael_narcisse@hotmail.fr " en lettres vertes en plein milieu de l’écran. J’y envoyais certaines petites histoires et m’endormis la peau contre la chaleur du témoin rouge de l’enregistreur.
Le lendemain matin je n’avais rien oublié. La réponse à mon e-mail ne tarda pas :
" Merci pour cette jolie petite histoire,
deux questions me taraudent cependant : quel âge as-tu pour avoir écrit de telles histoires ? Et aussi, es-tu une fille ?
Quelles que soient les réponses à ces questions, tu mérites de venir gratuitement nous voir jouer au Club 391 demain soir, envoi-nous ton nom et tu seras sur la liste des invités.
Raphaël Narcisse "
D’après moi, il m’avait pris pour une espèce de fanatique âgée de 15, 16 ans qui avait trop de temps à perdre. Je lui envoyais mon nom, mon âge, et ce qui me restait de l’enregistrement de leur dernier concert. Ce que je faisais étais sérieux, j’avais toujours été sérieux. Sur mon ordinateur je pouvais compter par vingtaines les débuts de livres avortés, les nouvelles trop longues pour en être, trop courtes pour des romans, les copies de ma correspondance, une autre correspondance, totalement imaginaire et bien plus passionnante, des extraits de dialogues, des idées de pièces de théâtre. Jamais je n’avais eu le temps ni le courage d’essayer de compléter une œuvre, de la commencer et de la finir. Je n’avais que des débuts, que des fins, aucun corps, rien qui ne puisse passer dans le coffre de l’éternité. Enfin, j’avais trouvé un sujet. Je précisais dans mon mail " C’est sérieux. Il faut qu’on se parle. ", puis j’hésitais et finissais par rajouter " Je veux écrire votre autobiographie ".
En relisant mes notes, je me demandais encore si je ne devais pas tout modifier et tout conjuguer à la première personne, comme si c’était ce Raphaël Narcisse qui écrivait. Il ne répondait pas à mon e-mail et nous étions à moins de deux heures de concert. Je repérais le club 391 sur mon plan de la ville, j’emportais mon enregistreur en espérant qu’il tienne à nouveau la route et décidais de m’imposer à ce concert, quitte à essayer de trouver Les Narcisses avant qu’ils ne montent sur scène. Le Club 391 se situait dans un des coins les plus paumés qu’il m’avait été donné de visiter. A côté de cela, l’agressivité de l’Electric Palace me semblait réconfortante. L’entrée se situait dans une petite rue perpendiculaire à une autre encore plus petite. La nuit dans ces quartiers était déjà tombée et la file d’attente pour entrer dans le Club 391 s’étalait sur 5 mètres de trottoir. Comme par habitude j’avais bu avant de sortir, je remontais la file en fusillant un par un du regard la totalité des jeunes gens qui tournaient les yeux vers moi. Je remontais debout sur un fil, les jambes croisées et décroisées, je ne pouvais pas faire un pas de trop à gauche, un pas de trop à droite. Des motos s’amusaient à former des cercles microscopiques dans la rue pour emprisonner des jeunes filles hilares dans des cages de fumées. Elles étaient toutes habillées de vêtements déchirés aux couleurs noires et pastels, on aurait dit des êtres de cire qui se seraient animés et dépêchés de dépecer leurs semblables pour se vêtir. A l’entrée, je dis à un grand noir baraqué : " je suis sur la liste ", ne sachant pas moi-même si cette liste existait. Il se retourna, chercha du regard derrière lui et finit par acquiescer. Je réalisa qu’à côté de moi se tenait Louise Champagne entrain d’encaisser l’argent des spectateurs. Elle ne me remarquait pas et plaisantait avec quelques personnes. Je demandais au videur où étaient les Narcisses. Il me répondit " sur scène ! ", et à cet exact moment retentit un bruit tonitruant qui me fit oublier Louise, je vis juste en face de moi une marée humaine qui sauta comme un seul homme avec milles bras en l’air. ça me prit au moins 10 secondes avant d’entendre de la musique se détacher sous le bruit des bottes qui s’écrasaient contre le sol de béton. Alors c’était ça… Ils étaient trois sur scène, le chanteur avait coupé ses cheveux longs et sa barbe, le batteur cognait comme un fou sur sa batterie et un oriental jouait lui aussi de la guitare. Je n’ai jamais pensé m’être trompé de concert, je les reconnaissais, et je reconnaissais cette musique. Poussé par les derniers arrivants, j’étais propulsé au milieu de la vague humaine. Je me faisais pousser et écraser de tout côté. Je n’allumais pas mon enregistreur. Bien vite, l’étude de la situation me fit comprendre que le seul moyen de ne pas mourir étouffé était de suivre très exactement le mouvement. Je me mis à compter les secondes entre les sauts, à étudier les différents clans qui ne sautaient ni de la même façon, ni en même temps, et finit par copier mon voisin de devant, quitte à souvent le percuter, toujours la main sur mon cœur, dans la veste, posée sur l’enregistreur, éteint et immobile, dans l’espoir qu’il puisse survivre à ça.
En chavirant à la fréquence sans subtilité des amplis, je sentais le brouillard prendre le dessus sur nos sens à tous, nos muscles s’enflammant, nos volontés se pliants, nos désirs disparaissants sous les coups de butoir des briquets, les aspirations répétées sur des cigarettes manufacturées et artisanales, et le lent relâchement des volutes de fumées accrochées au vide. Je sentis ma main se faire brûler par celle, allumée, de mon voisin, je vis des chevelures disparaître au sol, j’essayais tant bien que mal de contenir mes organes vitaux à l’intérieur de moi et du sang s’envola dont ne sait où en une gerbe qui, à elle seule, colora la totalité de la salle, de la scène jusqu’à mes propres vêtements, couverts d’un dégradé gluant, collant, puis sec. Se détachant de la profusion de rouge, de noir, de brun qui commençait à s’évaporer dans l’air et à transformer les lieux, le visage du chanteur articulait des mots inaudibles tandis que la cadence compulsive de ses mains réinventait la grammaire d’un langage qui m’était inconnu et que pourtant je comprenais. Une main invisible, tirant par ses cheveux courts sa tête en l’air, lui donnait l’air fier quand il attaquait ses chants et lui maintenait la bouche ouverte le reste du temps. Le guitariste oriental faisait des allers-retours entre la scène et la coulisse, ne jouant que sur certaines chansons. Les chansons justement, je n’arrivais à en reconnaître aucune en particulier, elles avaient toutes des points communs et des divergences avec mes deux précédentes expériences des Narcisses. L’électricité insufflait une manière de dégoût à leur musique que je ne pouvais pas m’empêcher d’apprécier. Parfois, je me sentais faiblir, abandonné de tous mouvements et à chaque fois, je me laissais porter par le corps des autres, j’étais soulevé puis ranimé par d’étranges collisions toujours inédites. Retenu par le câble de sa guitare, le chanteur plongea en nous, embrassa la foule, donna et reçu des coups, avant de se laisser remonter progressivement sur scène, comme dans une vidéo passée à l’envers, tiré par le câble de plus en plus esquinté qui semblait directement branché en lui. Le groupe disparut. Nous n’étions après tout qu’une mer dont les Narcisses aimaient goûter l’eau salée.
L’immobilité retrouvée, j’étais heureux, aussi comblé qu’on peut l’être une fois qu’on a tout perdu et qu’il ne reste plus qu’à recommencer. Je cherchais la porte de sortie, quelque part dans cette simple pièce rouillée, en même temps que les regards des spectateurs se croisaient pour la première fois. Aucun moyen de rejoindre les groupes, sinon de passer par la scène en plein mouvement silencieux, un clavier apporté, des draps accrochés. Je tentais de m’en rapprocher mais très vite je me retrouvais au point départ, rejeté en arrière par les afflux et les reflux en direction des toilettes, de la rue et du bar improvisé au-dessus d’une glacière. Au bout de cinq minutes à peine, un nouveau groupe apparu sur scène. Ils étaient cinq et tous étaient habillés de la même façon, pantalon noir façon cuir, grosses lunettes de soleil et t-shirt noir sur lesquels étaient imprimés en blanc leurs noms respectifs. A la batterie il y avait Léo Engel, derrière le clavier Paul Nourry, aux guitares Conroy Maddox, l’oriental qui jouait avec les Narcisses et une fille aux cheveux bruns et à la peau de porcelaine, Lina Bardi jouait du clavier. Enfin, un petit blond répondant au nom de Simon Kick, une basse entre les mains, annonça : " Nous sommes les Kicks ! " et l’attraction répéta son inversion. Il y avait un bric à broc en fond de scène, des drapeaux, des photos, des fleurs, même des vêtements, vestes en cuir, chemises et bottes. Une fois la brume dissipée et le concert terminé, il ne restait plus rien, toutes ces choses avaient été détruites ou jetées à la foule. La musique des Kicks était semblable à celle des Narcisses, sans ce supplément d’âme mais avec plus de diversités de sons. Immédiatement après, Pierre Ubik, un artiste seul, monta sur scène et sans brancher sa guitare folk, raconta ses chansons au milieu des débris de pétales de fleurs et d’alcools. Il chanta quatre chansons de fin du monde avec une voix rauque et hors du tempo. C’est durant ce dernier concert que je vis Louise Champagne entrain de danser au milieu de la vingtaine de personnes qui étaient restés jusqu’à la fin. Sous sa jupe, je remarquais que ses bas étaient reprisés au fil noir, ce qui donnait l’impression de cicatrices glissant le long de ses jambes. Cette fois je pouvais me rapprocher d’elle doucement, et, en retrait vers l’arrière, j’observais la trajectoire sans contrôle de ses lents mouvements de rein, propageant les spasmes dans tout son corps ; agitée frénétiquement par une berceuse, comme un bébé qui ne veut pas s’endormir, Louise luttait de toutes ses forces contre le rythme et contre les autres, elle transpirait et ses cheveux se mettaient à recouvrir son visage jusqu’à ce qu’elle succombe et que tous le monde s’aperçoive que cette danse avait toujours été menée à l’intérieur d’elle-même et non pas au dehors, même dans ces agitations les plus fortes, celles qui lui faisaient perdre l’équilibre progressivement, jusqu’à ce qu’elle tombe en arrière, dans mes bras, somnolant les yeux ouverts, ne me remarquant même pas. Le dernier accord retentit, elle resta debout, le visage vers la scène, et ses esprits retrouvés, elle se tourna vers moi et pour se faire pardonner de m’avoir ignoré, me dit : " Merci pour le coup de main " et voulut partir. Je la rattrapais et me présentais. Son visage s’illumina et d’une seconde à l’autre, elle se trouvait de nouveau sur terre, me faisait la bise sur les joues, prenait ma main dans la sienne pour que je la suive sur la scène, me tenant le rideau qui nous séparait de la coulisse. Comme la salle était maintenant vide et silencieuse, la coulisse telle un miroir trop lent était animé par des dizaines de jeunes gens saouls et beaux. En fait, la coulisse était équivalente, si ce n’est plus grande, à la salle de concert en elle-même. Le Club 391 n’était pas une vraie salle, c’était plutôt un squat, probablement un ancien magasin dans lequel on cachait le coin des murs tachés de pisse et piratait l’électricité d’un voisin. Le matériel de musique avait déjà été emballé dans des housses noires et mitées, le tout servant désormais de fauteuils et de canapés à l’équipe fatiguée du Club 391. Même dans le bordel ambiant régnait une atmosphère de ballet, les voix montaient en chants, les bras se croisaient, les baisers s’échangeaient, les canettes vides de bières en roulant par terre créaient des parties effrénées de football. J’étais surpris par la jeunesse de la plupart des personnes présentes, garçons aux mains effilées, filles rondelettes, ils partageaient la même couleur de peau rougeâtre qui cachait mal la chaleur de l’adolescence. Là, au milieu des vingt mètres carrés compartimentés par les amas d’instruments, il jouait au football une cigarette à la bouche, captant la canette, s’élançant tout en hauteur. Le chanteur des Narcisses. Il se faisait dribbler par Simon Kick au moment où Louise cria son prénom : " Raphaël ! ". Il portait au-dessus d’un jean couleur bleu nuit le t-shirt noir sur lequel était inscrit le nom de Lina Bardi des Kicks et me regardait pendant que Louise lui murmurait à l’oreille. Le conciliabule dura longtemps, plusieurs minutes où sur la pointe des pieds elle s’accrochait à son cou et parlait sans s’arrêter, tant que je me demandais si les mouvements de sa mâchoire n’étaient pas plutôt ceux d’un baiser. Enfin elle s’arrêta, il lui tapa dans la paume de la main et elle prit sa position dans le match de football. Il venait vers moi et je ne savais que faire, sa démarche et sa coupe de cheveux étudiée m’intimidaient et je finis par tendre ma main, imbécile, " - Je suis Serge Nollens – Je suis Raphaël ", immédiatement, je n’avais plus rien à dire, la bouche sèche et vide, le cerveau noir, je me demandais bien pour quelle raison j’avais tenu à le voir –à moins qu’il n’y ait pas d’autre raison que celle-ci. Il portait éteinte sa cigarette au bout de ses lèvres, me fixant d’un regard impassible et aussi muet que sa bouche. Je ne pouvais m’empêcher de laisser s’écarter mes yeux vers Louise, ses mollets découverts par sa mini jupe, courant après une cannette de bière, ses cheveux se glissant dans le décolleté de la dernière couche de vêtements qui restait sur sa peau. Je crus que Raphaël s’était endormi les yeux ouverts, et rassuré par son immobilité totale, je dis, sans véritablement m’adresser à lui, aussi captivé que je l’étais par Louise : " Je veux écrire ton autobiographie
-Habituellement, on me félicite pour le concert, il arrive qu’on me remercie, on me demande un autographe, on me propose du sexe, déclama-t-il d’une voix automatique
-Moi je veux écrire ton autobiographie
-Il se peut quand même qu’on continue de se présenter, qu’on aille plus loin que le simple prénom, histoire de créer un contact tu vois
-Ce n’est pas un contact là, disais-je en souriant, sans réaction de sa part ?
-Qui te dis que je ne l’ai pas déjà écrite mon autobiographie ?
-Tu l’as peut-être écrite c’est vrai. Mais ce que je te propose, c’est que moi j’écrive ton autobiographie, tu peux comprendre ?
-Tu es sûr que tu ne préfère pas un autographe ?
-Non. Dis-moi : qu’est-ce qui se passe pour que tu ais ce regard vide ? Qu’est-ce que tu fais ?
-La même chose que toi. Je la regarde. "
Il lui tournait pourtant le dos, mais je me retourna et juste derrière moi se trouvait un miroir dans lequel Louise Champagne courait en sens inverse. Enfin, Raphaël sourit, me tapa dans le dos et m’offrit une bière. J’acceptais à contrecœur en espérant que cela nous permettrait de continuer la discussion.
" -Je me rappelle ton mail maintenant. J’ai bien aimé tout ce que tout as écrit sur nous. Presque la moitié des choses que tu as inventés nous est vraiment arrivé, en fait.
-C’est pour ça que je voudrai écrire ton autobiographie
-Je ne sais pas. Comment as-tu trouvé le concert de ce soir ?
-Formidable. Mais tellement différent par rapport aux autres fois. En quelques jours, vous avez plus changé qu’en plusieurs mois
-En fait ce n’est pas vraiment exact. Nous jouons beaucoup de concerts. Presque chaque soir, partout. Nous essayons de varier notre style selon les humeurs et les endroits.
-En vous voyant en acoustique, je n’aurai jamais cru que vous pourriez déchaîner autant les foules. Et je n’aurai jamais cru que je pourrai y prendre plaisir. C’est comme le jour et la nuit, les deux versions du groupe. Et ton changement de look.
-Oui, mes cheveux. Je ne les avais plus coupés depuis notre premier concert.
-Qu’est-ce que tu préfère : les concerts électriques ou acoustiques ?
-J’en sais rien. Tu l’as dit toi-même, c’est le jour et la nuit. Ça veut dire qu’il y a un tas de points communs, c’est vivre et respirer de la même façon, mais l’acoustique est si facile, comme un rêve, c’est beau et magique, alors que l’électricité c’est se battre pour vivre, la sueur, la rapidité, le public qui est face à toi, contre toi. Et les concerts comme celui-ci, c’est ce qui rapporte le plus, surtout hors des salles habituelles. Tout l’argent du ticket d’entrée se partage entre les groupes. "
La balle en forme de canette de bière tomba entre nous deux et de faits en faits, il oublia ma présence, ou plutôt il ignora son côté incongru, me considérant comme un des leurs, et préféra effectivement oublier la raison de ma présence. Apparemment, la nuit était loin d’être terminée et nous tous, terrés au fond d’un bâtiment nu, nous ignorions le moment où elle prendrait fin, la laissant continuer pour une éternité balisée uniquement par les besoins primaires qui étaient les nôtres, la faim et la soif. Encore que de ce côté, les stocks paraissaient inépuisables, l’alcool et la nourriture sortant à volonté des sacs et des glacières, et je me laissais aller à toutes ces mains tendues, me rendant compte qu’il y avait toujours eu en moi quelqu’un comme ça, de vorace, qui ne comprenait pas les notions de peur, d’heures, et d’ordres. C’était mon anti-thèse. Et puis au fur et à mesure que j’avançais dans ma connaissance des jeunes gens présents, j’en venais à me demander lequel était l’anti-thèse. Si nous étions, et si j’étais, une pièce à deux faces, il est certain que les deux faces ont des chances égales d’apparaître quand on lance la pièce en l’air, et que, si une des faces apparaît plusieurs fois de suite, même si cela dure, disons, un milliard de fois, il y aura toujours la fois suivante, celle où l’autre face apparaît. Ce n’était qu’une théorie, parce que nous ne sommes pas deux faces, nous en sommes un nombre infini. Lina Bardi apparut et s’installa à un piano, assise à la cow-boy sur un fut, en soutien gorge, sa colonne vertébrale dansait à l’intérieur de sa peau, si visible et bombée qu’on eut cru qu’elle allait s’échapper d’elle, et emportant les côtes avec, s’enfuir en frétillant tel un centipède d’os effrayé par une créature si laide à ses yeux, la créature humaine, cette même créature qui me semblait sublime et commençait à éveiller mes sens. Elle joua du bout des doigts " Imagine " de John Lennon et les jeunes gens éparses commencèrent à approcher jusqu’à former une assemblée qui entonna les paroles dans un désordre collectif organisé par Raphaël. Ça n’était pas du tout la chanson que j’avais pu voir dans les publicités et les programmes de la télévision du temps où j’en avais encore une. Ça n’y ressemblait pas simplement parce que ce n’était pas fait de la même façon, que l’assemblé ici n’avait aucun but autre que celui de s’amuser, d’être bruyamment bête, bruyamment jolie, comme au tout premier jour, quand des doigts lents découvraient une suite de sonorités fortuites sur un clavier blanc et noir. Au fond de moi débuta la torture. Pour la première fois je fis ce que je fais toujours aujourd’hui et je me mis à jouer aux cartes avec moi-même. Depuis le début, je les comptais. Combien de temps avant que le fou ne sorte ? Combien de temps avant que la pièce ne tombe de l’autre côté ? Combien de temps avant que je ne connaisse les paroles de la chanson ? Une chance pour moi, ce que je croyais être la chance du débutant, le fou sortit du premier coup et, suivant de loin les lèvres de Raphaël, les paroles me vinrent d’elles-mêmes, je pus entonner " Imagine " au même titre que n’importe qui d’autres dans la salle délabrée, usant de ma voix ridicule, aussi ridicule que celles des autres et la chorale des ridicules finissaient par ne plus en être une et c’est uniquement pour cela que nous pouvions toucher la beauté du moment.
Après cela, l’intérêt de Raphaël se reporta à nouveau sur moi, comme s’il avait eu une idée. Il vint vers moi et, me tapant sur le dos, nous avons rit comme le font les pochetrons, pour beaucoup et peu de choses. Il se décida
" Tu as enregistré le concert de ce soir ?
-Non. Il y avait trop de mouvements.
-Tu enregistre avec quoi d’habitude ?
-Avec ça "
Et je lui montrais mon enregistreur qui presque immédiatement fit s’illuminer ses yeux. Je le laissais le prendre dans ses mains et à travers son maniement précieux, qui ne consistait pas à l’aborder comme un outil avec des touches et des fonctionnalités, mais comme un tout, une mémoire complète dont le vrai fonctionnement restait inconnu, je pus constater que la machine lui faisait le même effet qu’à moi. C’était un ajout à soi-même, une extension pas forcément adéquate, qui permettait de se créer, de se recréer et d’évoluer comme j’avais pu le faire. Sauf que, si pour moi la machine avait été un moyen d’assimiler l’extérieur pour me développer, elle allait lui servir à pénétrer l’extérieur, à le déchirer et en naviguant à travers lui, s’incorporer, de grès ou de force, aux autres, à ceux qui n’étaient pas, encore, dans cette salle, et qui, pourtant, y appartenaient. Pas la terre entière, juste des gens comme lui et moi, et de la même façon que je m’étais moi-même octroyé l’opportunité de rejoindre la salle, j’allais la rendre disponible à ceux-là, à ceux qui cherchaient l’adresse depuis longtemps, à ceux qui s’étaient perdus dans trop de faubourgs.
" -On va enregistrer quelque chose maintenant, m’annonça-t-il
- Et mon idée d’autobiographie ?
- Je vais réfléchir pendant que nous enregistrerons. Non, ça serait mentir. Je ne te laisserais pas écrire mon autobiographie. Une biographie peut-être. Je vais laisser la réflexion se faire, sur la bande, sur ma guitare, dans ma tête, et après nous collecterons le résultat. "
Ce que je découvrais chez Raphaël et apprenais à aimer jusqu’à presque y réduire son caractère tout entier, c’était sa façon de dire les choses. Il ne parlait pas pour faire sens. Il parlait pour faire passer un message, et ce message était souvent simple à comprendre. Le reste, le sens des mots, des phrases, lui était égal. Il aimait la musicalité, souvent il apprenait un nouveau mot qui lui plaisait et se mettait à l’utiliser dans de nombreuses phrases, comme un artifice. De même, il prenait les tics verbaux de ceux avec qui il parlait jusqu’à ce que ces tics soient devenus les siens et que ceux qui les utilisaient à la base soit si influencés par sa façon de les utiliser qu’ils en viennent à croire que c’est sur lui qu’ils les avaient copiées. Mais ici je vais trop loin et déjà je me sers de cette machine à voyager dans le temps qui me servira si souvent pour faire voyager à travers l’histoire des Narcisses. C’est aussi comme ça qu’il appelait la musique. La machine à voyager. Selon le moment, c’était dans le temps, dans les souvenirs, dans l’espace, dans les sentiments, dans l’eau, dans le ciel, dans les objets. Les voyages étaient multiples. Les voyages étaient infinis et ils se situaient en priorité dans la richesse des autres et non dans leur pauvreté comme les vols charters et les clubs de vacances.
Concentrons-nous sur ce moment du temps, fragment de mes souvenirs. Raphaël arrêta de jouer après quelques secondes et cogna violemment sa guitare en la posant à terre. A ses questions techniques, je lui répondais avec mon peu de savoir qu’il valait mieux enregistrer dans une petite pièce, fermée, et vide. Sans bruits de fond. Nous étions donc enfermés dans ce qui était autrefois des toilettes et une salle de bain et consistait désormais en une pièce malodorante jonchée de tentacules orphelines sortant du sol. Il n’y avait que lui et moi. J’allumais la machine et il me demanda de la laisser tourner, même dans le vide, tous le temps que durerai l’enregistrement. En guise de simple introduction, il nommait chaque chanson. " Rubbergun ", la première, à peine commencée, il se trompa dans un accord et quitta la pièce dans une volée d’insulte. L’enregistreur tournait toujours. A chaque fois que je réécoute ce moment, je ne peux m’empêcher de sentir mon cœur s’accélérer, je ne peux m’empêcher d’entendre cette voix en moi qui se demande si ça y est, si la pièce est retombée du mauvais côté. On n’entend plus que moi qui balbutie durant plusieurs secondes et puis Raphaël revient dans l’encablure de la porte et me dit sèchement qu’il ne peut jouer ainsi. Quand on réécoute la bande, c’est vrai, ça se passe en direct, la machine à voyager marche et c’est elle que l’on entend et non ce que l’on croit être le bourdonnement de l’enregistreur, c’est la preuve même qu’il se trompait, que même sans guitare il pouvait jouer, même dans ces conditions il pouvait jouer, le jeu c’était lui, la machine c’était lui, rien que lui. Je restais sans rien dire. Lui se radoucit, ça s’entend dans sa voix : " Je vais chercher les autres. Je ne peux pas jouer pour personne. Je peux pas jouer pour un enregistreur. " Je me demandais ce qu’il entendait par personne, ce qu’il voyait en moi. Un enregistreur ou personne ? Dans la pièce, pas très grande, arrivèrent Louise Champagne, Simon Kick, Lina Bardi, Pierre Ubik, le batteur des Narcisses qui me fut présenté sous le nom de Tristan Wehrlen, et une petite femme au visage couvert de tâches de rousseurs, " C’est Hélène Smith. Parce qu’elle adore les Smiths ". Je n’avais aucune idée bien sûr de ce qu’étaient les Smiths. Ils s’assirent presque tous, faisant fi de la nature du lieu et, finissant les derniers restes d’alcools, nous nous laissèrent bercer tous les sept par la musique de Raphaël Narcisse. Sur la bande, il nomme les chansons suivantes, dans l’ordre, le faux début étant exclu de cette liste, bien qu’inclut dans la version définitive de ce que nous appelèrent, ou appèlerons, ça dépend de votre position dans la machine à voyager, la Session 391 :
Turn ! Turn ! Turn ! (Peter Seeger)
Girlfriend in a coma ( The Smiths)
Can you see me ? (Adam Green)
Rubbergun (Les Narcisses)
Corpus Delicti (Les Narcisses)
All that money wants (The Psychedelic Furs)
I wanna be your dog (The Stooges)
Les auteurs ont été rajoutés par la suite entre parenthèse. ‘All that money wants’ est entièrement chanté par Lina Bardi. A la fin de la chanson, Raphaël Narcisse lui rendit le t-shirt qu’il avait volé et elle se rhabilla, le laissant finir torse nu, uniquement vêtu de bretelles rouges. Avant de commencer la prochaine et dernière chanson, il me regarda droit dans les yeux, et comme devinant que je l’observais, me dit " J’ai envie de me faire tatouer, mais je ne sais pas quoi encore ". ‘I wanna be your dog’ commença comme un duo entre Raphaël et Lina Bardi, leurs deux voix se superposaient et étaient bientôt rejointes par les nôtres, un collage qui ne prit fin qu’après plusieurs refrains répétés, la colère venant doucement et finissant par éclater en cœur " Now I wanna be your dog ! ". Un clin d’œil pour moi et Raphaël transforma son final solo en " Now who wanna be my dog ? ". Après les rires et les baisers s’engagea un dialogue entre Raphaël et moi, il me demande " Dis-moi un secret ? " et je réponds " En réalité je suis blond ". Alors il reste une phrase de la voix de Raphaël qui achève brutalement l’enregistrement : " Alors, si on parlait de ce livre sur moi ? ".
 
  Chapitre 3
[Note de Serge Nollens : J’ai écrit ce genre de chapitres biographiques pour agrémenter le site internet des Narcisses ainsi que pour la commande des magazines qui souhaitaient avoir plus d’informations sur la musique des Narcisses en plus des démos que le groupe leur envoyait, des chansons qu’ils pouvaient télécharger ou des concerts qu’ils retranscrivaient. Aujourd’hui je les reproduis après les avoir légèrement réécris.]
L’origine des Narcisses
Les Narcisses, au début, n’étaient que Raphaël Dermée, le suivant à travers la sortie de son adolescence jusqu’aux méandres de la vingtaine. « Ce n’était que moi et la guitare qu’on m’avait offerte, vraiment ». Pour Raphaël, être seul ne l’empêchait pas d’être dans un groupe, de le nommer et de le construire selon un objectif bien précis. « Je ne pouvais me permettre d’attendre quoi que ce soit, de la part de qui que ce soit ». Avec une classique Fender Stratocaster entre ses mains, il essaya d’apprendre les morceaux les plus simples de ces groupes préférés. Il ne connaissait rien au solfège et se débrouillait avec des tablatures récupérées en grandes parties sur internet, outil qui très certainement donnera naissance à de nombreuses vagues de musiciens pour laquelle la culture n’est non pas offerte, le prix des instruments restant élevé, mais disponible et compréhensible. « En fait, je ne connaissais même pas les accords, je n’avais aucune intention de faire d’effort pour les connaître ». Il apprit très difficilement à maîtriser une poignée de morceaux, s’entraînant en secret, en faisant le moins de bruit possible, et surtout sans jamais donner de représentation, même pour une seule personne. « Je ne voyais pas l’intérêt. Je n’étais pas bon, absolument pas bon. Malgré ça je savais jouer presque tout l’album des Moldy Peaches et ça me semblait suffisant ». Ca aurait pu s’arrêter là. Point, pas de retour à ligne. Un jeune homme qui joue ses morceaux préférés dans sa chambre, avec la porte fermée à double tour. Quoi de plus banal et quoi de plus banal encore que ce jeune homme « Je n’étais même pas assidu. Je jouais un peu comme ça, pour rentabiliser le prix de la guitare. Il arrivait que je ne joue plus pendant des mois et pour m’y remettre, je perdais des heures à retrouver ce que j’avais déjà acquis ». C’était l’amour de la musique, de ses icônes et de leurs vies qui allait l’inciter à aller plus loin, en quelques sorte forcé à sortir du rang par sa propre banalité. « Je savais que j’étais banal, mais je ne pensais pas forcément que la guitare allait changer ça. Je restais banal malgré toutes mes excentricités, malgré tous les livres, les disques et les films que je possédais. Ça n’était pas la pratique de ce que j’admirais depuis tant d’années qui allait changer les choses. Evidemment j’avais tort ». Tort parce qu’au fur et à mesure de ses expériences, Raphaël s’améliorait et commençait à y croire. « Je me suis rendu compte que la guitare m’isolait. Irrémédiablement. M’enfermer dans ma chambre était une partie du processus mais je ne le faisais pas si souvent que ça. Non, ça m’isolait parce que je ne le faisais pas comme les autres. Ça a révélé mon caractère à mes yeux, à ceux de mon entourage. Quand les gens savent un peu que tu joue de la guitare, il te demande d’égayer leurs soirées. Et moi je leur jouais les Moldy Peaches, et je les jouais de la seule façon possible, pas seulement mal. Très mal. Eux, ils attendent des chansons qu’ils connaissent, qui passent à la radio. » Et ça, Raphaël n’en connaissait aucune. « Continuer à apprendre ma musique, celle qui me tenait à cœur, devenait un obstacle dans ma vie quotidienne, pour mon intégration dans le monde normal. Donc ça m’a incité à continuer, forcément. Ça s’appelle l’esprit de contradiction ». Il venait d’acquérir une motivation, et avec une motivation, il pouvait aller où il voulait. Dans son royaume de cordes, il côtoyait ses idoles, Morrissey, dont il allait plus tard se faire tatouer le nom sur le bras gauche, Syd Barret, John Lennon, Lou Reed. « Partout je voyais des gens qui étaient comme moi. Quand je dis partout, je veux dire « ailleurs ». Plein de gens de mon âge fondaient des groupes, écrivaient des chansons, et c’était leurs disques que j’écoutais. Il y avait donc de l’espoir, même s’il était loin et que je n’avais pas envie de bouger ». Devenu paria, le temps qu’il s’était octroyé pour s’exercer se mit à s’étendre de plus en plus sur sa vie quotidienne, il séchait l’école (« à partir d’un certain moment, on se rend compte que le programme est le même d’année en année, comme pour mieux nous enfermer dans la même vérité »), à dormir peu la nuit, à consacrer toutes ses vacances à la guitare (pendant que les autres, d’après lui, « allaient mendier le pire des boulots pour être payés comme des chiens, un peu comme s’il se préparait déjà à devenir des chômeurs complètement désespérés »). Lui se préparait à toute autre chose. Devenir un groupe, et non pas une star, ce qui reviendrait à désirer la même chose que la masse, pas non plus une rock star, un terme qui ne voulait déjà plus rien dire. « Devenir une star. Wahou, le rêve de TOUS les gens que j’ai pu rencontrer. Même moi, j’en ai sans doute rêvé. Tu comprends facilement quand de ce cas-là, la sélection est drastique et les places peu nombreuses. Alors il faut juste se rendre compte qu’être écouté par des millions de personne ne changera rien à aucun de tes problèmes. Ça ne rendra pas ta vie plus belle. Alors que rencontrer des personnes avec qui tu partage des affinités, avec qui tu pourras partager ta vie, avec qui tu pourras créer, faire des choses, ça c’est magnifique ». Il en était malgré tout bien loin, et malgré le fait que côtoyer cet idéal à travers ses rêves lui semblait déjà beaucoup, il continuait à s’entraîner et à progresser à la guitare. Son plus grand obstacle se dressait maintenant devant lui : après le reste de l’humanité vite écarté, il ne restait plus que lui, ses propres limites, à dépasser. Il écrivait petit à petit ses propres morceaux, complètement déstructurés, crées à partir de l’inspiration que le hasard produisait par la superposition de ses doigts aux cordes de sa guitare. Si la musique de cette manière venait simplement, le chant et les paroles étaient beaucoup plus difficiles à obtenir. « Je n’arrivais pas à différencier le rythme de mon jeu de guitare et celui de ma voix. Je n’ai d’ailleurs aucun sens du rythme, encore aujourd’hui. A l’époque, je me contentais de marmonner le même discours que ma guitare. Totalement inintéressant ». Il se mit à tourner en rond, à jouer sans cesse les mêmes choses, à détester ce qu’il jouait et à finalement mettre la musique de côté pour se consacrer plus pleinement au groupe. Le groupe était une construction. A ces yeux, il devait être la somme de tout ce qu’il avait acquis, de tout ce qu’il avait désiré et s’était battu pour obtenir. « C’était moi, sans mon caractère, ma voix, mes peurs, mes doutes, mes croyances. C’était ma coupe de cheveux, mes disques, ce que j’avais appris dans les livres et dans les films. » Le nom des Narcisses lui venait d’un livre de Freud. C’était une fleur, un mythe, et un trait de caractère. Il se reconnaissait dans les trois, l’obsession végétale de Morrissey, la façon de vivre de Narcisse dans le mythe, et le fait que se repliant sur lui-même et sa guitare, rejetant les autres et ce qu’ils pouvaient vouloir, il était narcissique. Le groupe, c’était Les Narcisses, au pluriel, parce qu’un groupe est toujours plus que la somme de ceux qui le composent. Malgré tout, Raphaël attendait secrètement de pouvoir justifier ce « s » à la fin du nom qu’il donnait à son espoir.
Les débuts des Narcisses
Au fil des années, Les Narcisses restaient une anomalie orthographique, Raphaël Dermée restait avec sa guitare, plein de connaissances basiques et d’envies inassouvies. Finalement, le courage le quitta. « Durant tout ce temps, je jouais très peu, au lieu de cela je commençais à écrire, des ébauches de romans, de films. Surtout je me gavais de musique et de cinéma. Sans arrêt je suivais mon exploration. Bien sûr, ça peut sembler passif, mais quand on écoute et regarde certaines choses, c’est déjà de l’activisme ». Admirateur absolu des films de Suzuki Seijun, la toute première chanson qu’il arriva à composer tant bien que mal s’appelait « La jeunesse de la bête ». Arrivé à l’âge de 20 ans, il commença à travailler dans une usine de voiture, et ce simple fait, banal dans la vie de n’importe qui, allait bouleverser la sienne. Par sa fenêtre, il regardait le parking des voitures manufacturées attenant à son building et quand le soleil brillait, il voyait les centaines de voitures se transformer en une mer de tôle sur laquelle le soleil se reflétait. « Quelque chose de génial m’est arrivé, et quelque chose d’horrible a immédiatement suivi», à ces mots, il laisse ses yeux suspendus dans le vide comme dessinant des points de suspension incomplets. Nous n’en saurons pas plus. « C’est à partir de là que les choses ont dégénérées. Je devenais fou. Je voyais des choses qui n’existaient pas ». Les tiroirs se mettaient à s’ouvrir d’eux-mêmes, les murs bougeaient, vivaient. Il voyait des visages s’y dessiner, arborant une expression triste quand il faisait mine de ne pas les remarquer et souriant s’il les regardait et allait leur parler. « Je n’ai aucune idée de ce qui se passait. Pour moi, c’était la façon très étrange que mon corps avait de me prévenir que je prenais la mauvaise direction ». Un jour, une balle de fusil traversa la vitre de son bureau et s’encastra dans le mur d’en face, le même mur qui abritait ces visages étranges. Bien sûr, Raphaël crut encore une fois que ses étranges hallucinations prenaient le dessus sur sa volonté. Mais à quelques centaines de mètres de là, Tristan Werhlen avait bien tiré au fusil en direction de sa fenêtre. « J’avais souvent remarqué des morceaux d’êtres humains qui dépassaient du parking, des bras, des têtes énigmatiques à différents endroits. J’avais laissé tomber toute interprétation. Ou bien c’était les chauffeurs des voitures, ou bien c’était encore dans ma tête. » En réalité, ce n’était rien de tout cela. Depuis qu’il était en âge de travailler, Tristan Wehrlen était un des employés les plus secrets de l’usine. Il était son unique tireur. Les tireurs sont une catégorie d’employés qui existent pratiquement depuis le commencement de la construction industrielle de voitures. En attendant les retouches ou les commandes, les voitures sorties des lignes de production sont parquées dans l’usine elle-même pour quelques jours ou quelques mois. Elles sont entreposées en l’état, complètes, les sièges encore enveloppés dans leurs housses de plastiques, sans plaques d’immatriculation, et sont exposées aux intempéries, à la pluie, à la neige, à la grêle. Pour les dégâts irrémédiables comme ceux de la grêle, des équipes entières de mercenaires de la tôlerie sont dépêchées dans les usines afin de sortir à coups de marteaux les trous de grêlons. Mais ils existent des dégâts bien plus importants de part leur fréquence et pour lesquels aucune assurance ne paie. Pour cela, il faut faire du préventif, pas de la réparation. Les pigeons font partie de ces types de dégâts, leurs fientes plus particulièrement. Il n’y a aucune solution miracle : les grillages ne servent à rien, couvrir chaque voiture ou construire des abris coûte trop cher et prend trop de places. C’est là que les tireurs et Tristan Wehrlen en particuliers interviennent. Armés de pièges, de produits toxiques et de carabines, leur rôle est de tuer les pigeons. Faire en sorte que pas un seul ne survive à son survol de l’usine. « C’est le boulot le plus cool qui puisse exister » en dit Tristan Wehrlen, « et si un jour Les Narcisses s’arrêtent, c’est ce que je ferai à nouveau ». Les tireurs sont des employés privilégiés, bénéficiant d’une autonomie complète, d’horaires flexibles à souhaits, et du droit de faire feu. Leur seul impératif est qu’aucun pigeon ne s’approche vivant des parkings. A ce jeu, Tristan était le meilleur. Jusqu’à ce que cette balle aille se loger dans le bureau de Raphaël Dermée. Ce jour-là, Tristan tenait un pigeon voltigeur dans son champ de mir, ce pigeon lui résistait depuis de nombreux jours, et extenué par la traque, il brisa la seule règle du métier : ne pas tirer avec un angle se situant dans les 180° inférieurs. « C’était la providence ou ma connerie. Enfin, ça m’amena à rencontrer Raphaël. La première chose que j’ai faite, c’est de le supplier de ne rien dire à propos de la balle qui était dans son bureau. La deuxième, c’est de le menacer de meurtre si jamais il caftait quand même là-dessus ». Ils parlèrent et échangèrent leurs points communs pendant le reste de la journée. « Il y avait un type qui s’appelait aussi Werhlen dans une de mes classes au lycée et je me souviens que je sursautais toujours en entendant son nom, et je restai des heures à l’envier, avant que je me rende compte que ça ne s’écrivait pas Verlaine et que le type était un parfait imbécile ». Avec Tristan, l’orthographe ne collait pas non plus, mais au moins il connaissant le poète, et d’une autre façon que celle qu’on apprend en classe de français au lycée. Il n’était d’ailleurs jamais allé au lycée. « A partir de ce jour-là », explique Raphaël Dermée, « j’ai arrêté de me raser, de me couper les cheveux, de faire mon boulot correctement. Evidemment les visions ont disparu. ». Leur séjour commun à l’usine ne dura pas longtemps et Tristan Wehrlen fut le premier à partir : « ils avaient quand même remarqué le coup de la balle quand ils ont du changer la vitre du bureau de Raphaël. J’avais un certain passif. J’avais un certain avenir. Ils m’ont viré ». En réalité, leurs vies ne furent plus jamais les mêmes. Tristan faisait de la musique depuis son plus jeune âge, il savait jouer de tous les instruments. Dans un premier temps, à l’usine, Tristan invitait Raphaël à venir chasser avec lui, et il finissait par lui donner des cours de guitare au milieu des voitures anonymes et orphelines. Tristan était le plus prompt à tout oublier de son devoir : il ne tuait plus les pigeons, leur fabriquait des abris et y entreposait des graines. Séduit par le nom dont s’était paré Raphaël, il tagguait « Les Narcisses » sur la carrosserie des voitures, et gravait ce nom dans l’habitacle, sur le tableau de bord, et sur les moteurs. Après le licenciement de Tristan, Raphaël ne se présenta pas à son travail et n’y revint plus jamais. Au lieu de cela, il sonna chez Tristan Werhlen, sa guitare et un sac contenant ses affaires dans les bras. A présent, plus rien ne pouvait les arrêter. Tristan aida Raphaël à terminer ses morceaux, à perfectionner « La jeunesse de la bête » et il jouait de la guitare pendant que Raphaël apprenait à placer sa voix par-dessus. Avec du temps libre, un lieu de répétition, et une volonté nouvelle, ils eurent vite un répertoire qu’il leur tardait d’aller essayer sur scène. « Le plus important …» dit Tristan Werhlen « c’est que des gens roulent aujourd’hui avec le nom « Les Narcisses » planqué quelque part dans leur bagnole. Pour moi, c’est ça la clé ».
Les concerts des Narcisses
La première apparition des Narcisses, comme pour tous les groupes, fut un désastre complet. Ils eurent le privilège de jouer trois de leurs compositions à une soirée micro-ouvert d’un bar quelconque, et bien que le public ne hua pas, il n’applaudit pas pour autant. « La salle était vide, mais ça c’est le plus gros cliché rock du monde, donc on devrait éviter de l’utiliser. Quoi qu’il en soit, on a pris un pied monstre à jouer sur cette minuscule scène. J’ai été évidemment malade durant toute la semaine qui précédait le concert et après j’étais guéri. Je ne suis plus jamais anxieux avant un concert ». Les Narcisses persistèrent dans leur voix, après tous le public n’avait pas l’air si mécontent d’eux, juste indifférent. Face à cela il ne leur restait plus que deux choix : progresser et conquérir le public ou devenir assez affreux pour qu’il les haïsse. « Je ne sais toujours pas quel a été notre choix ». A deux, sans emplois, ils écumaient toutes les soirées micro-ouvert et répétaient en journée. Bientôt, au fur et à mesure des concerts, ils remarquaient d’eux-mêmes certains progrès : ils arrivaient à se composer un répertoire, fait de reprises et de compositions, ils évitaient sur scène les erreurs dues au stress et gagnaient une complicité qui pouvait laisser la place à de l’improvisation. Le public, lui, était toujours indifférent. « On s’est rendu compte que ce n’était pas le bon public tout simplement, que l’on n’allait pas dans les bons endroits ». Durant cette période d’errance qui dura plusieurs mois, ils trouvèrent tout de même leur plus grande fan : Louise Champagne, la serveuse d’un des bars, qui partageait leur âge et leurs références. « Je me rappelle surtout de leur reprise de Mad John des Small Faces, à deux guitares, et c’est là qu’on entrevoyait le potentiel de la voix de Raphaël ». Louise fréquentait les squats et les concerts du milieu néo-punk et y emmena Raphaël et Tristan. Là-bas, ils comprirent que pour être entendus, il leur fallait faire du bruit, c’est-à-dire abandonner les concerts folks pour passer à l’électricité. Aidés par Louise Champagne, ils eurent un strapontin en avant première-partie d’un groupe, avec autorisation d’utiliser leur matériel. « On voulait marquer les esprits. Il le fallait absolument. Un seul premier coup, et tout empocher de la soirée. Créer le désir. ». Ils ne jouèrent qu’une seule chanson lors de ce concert, et ils occupèrent la scène seulement six minutes sur les quinze qui leur avait été attribué. Ils arrivèrent torse nu sur scène, vêtus seulement de jeans qu’ils avaient, l’après-midi même, aspergés de peinture à l’aide d’une brosse à dent. La chanson choisie était Shangri-La des Kinks, qu’ils jouèrent dans un déluge de décibels. Raphaël chantait le début de la chanson seul dans son micro, sans aucun autre accompagnement que les discussions et les engueulades du public dans la fosse. Puis il s’accompagnait de quelques notes avec sa guitare dépourvue d’effets, en même temps que Tristan doublait sa voix depuis la batterie. Un blanc marquait le moment où Raphaël appuyait sur sa pédale de distorsions et plus rien ne fut pareil. Avec le tempo imposé par Tristan et la partie de guitare de Raphaël spécialement arrangée pour l’occasion, le premier refrain ne semblait plus s’arrêter. Puis un nouveau couplet, un autre refrain, et le pont, durant lequel le rythme de Tristan se fit syncopé pour supporter la voix de Raphaël qui ne respirait plus. Ensuite, Tristan quitta sa batterie, prit la guitare de Raphaël qui descendit dans le public. Les voix étaient hésitantes, moqueuses dans le micro qu’il tendait à l’assistance, mais pour le tout dernier refrain, ce fut une avalanche de Shangri-La hurlés qui manquèrent de faire s’effondrer la salle. « C’était bêtement une reproduction de l’original, exactement comme elle devait être jouée, exactement comme elle avait été gravée sur « Arthur or the Decline of the Fallen Empire ». Mais les gosses là-bas, des gosses de notre âge, n’en savait rien, et aujourd’hui encore on nous demande si notre chanson va sortir un jour en single. » Leur interprétation fut remarquée et ils purent s’incruster petit à petit dans toutes les premières parties possibles, jusqu’à avoir leur nom sur les flyers. A chaque prestation, ils essayaient quelque chose de nouveau, une chanson, une reprise, des instruments. Ils n’abandonnaient pas leur obsession première et jouaient souvent un ou deux morceaux sans électricité, parfois même sans micro, tout en rajoutant de l’énergie punk, en les jouant le plus vite possible. « Petit à petit on se gagnait un public, des gens qu’on retrouvait d’une salle à l’autre, sans que l’on sache si c’était fortuit ou volontaire de leur part. Ils commençaient à vouloir nous écouter au lieu de nous entendre ». Lors d’un concert particulièrement détendu, Raphaël emprisonna toute la scène dans un délire de fil de laine bleu, créant un espace piégé et protégeant, lançant la bobine de laine au public qui enrubanna le reste de la salle de concert. « C’était un truc que je faisais étant enfant. Avec une copine, on piégeait comme ça toute ma chambre, et sur mon lit, protégé par la toile, on se tripotait. On avait 7 ou 8 ans ». Dans la salle, les vrais amis, dont Louise Champagne, s’occupaient de faire passer la bobine autour des colonnes, de l’attacher à certains endroits, et d’en distribuer d’autres au public. « C’est là qu’on a commencé à se rendre compte qu’on avait construit quelque chose. Aussi sûr que le fil bleu me protégeait étant gosse, il célébrait ce jour-là notre union à tous. » Les Narcisses avaient gagné leur statut de première partie luxueuse et de tête d’affiche occasionnelle. Si pour suivre leurs désirs, ils avaient quitté le monde réel, désormais un autre s’offrait à eux, un cadeau enrubanné de fil bleu, il ne leur restait plus qu’à dérouler le fil et déchirer le paquet. « Tout à coup, nous avions ce dont nous rêvions. Les filles, les amis, les folles nuits passées à divaguer sur le cinéma asiatique, sur les bouquins de Burroughs. ». Ils le savent, ceci ne diffère en rien de la vie de jeunes gens ordinaires : boire, rire, vivre vite. « Mais nous avions gagné le droit d’être nous-mêmes et de nous épanouir. Nous n’étions plus des lépreux, des gens incompréhensibles et incompris. Si tu es obligé de passer ta vie à déambuler dans les rues mornes de villes dortoirs, c’est horrible. Mais si tu as ton imagination, si tu peuples le bitume des créatures qui font tes rêves et tes cauchemars, alors ta vie est pleine d’aventure. La plupart des gens se contentent de voir le fil bleu, de regarder ses enchevêtrements, de se perdre dans ses boucles et ses allers-retours. Nous, nous tachons d’aller jusqu’au bout, et au bout il y a le paradis. »

La philosophie des Narcisses
« On ne révolutionne rien » quand il dit ça, ses yeux roulent sur le coté « c’est ça qui est révolutionnaire ». Au fond, et c’est évident pour tous, du groupe aux critiques en passant par les fans, la première affirmation de la phrase est vraie : les Narcisses ne révolutionnent rien, dans la musique, l’attitude ou les paroles, ils suivent leurs aînés. Alors forcément, une question se pose : « Pourquoi nous, hein ? Pourquoi les Narcisses seraient meilleurs que les autres, pourquoi ils mériteraient une place dans l’histoire, avec un petit ‘h’, un grand ‘H’, en majuscule, en lettres dorées, en tout-ce-que-tu-veux ? ». Justement, leur force est qu’à aucun moment, ils ne réclament cette place, à aucun moment ils ne veulent voir des posters d’eux sur les murs des gosses de 15 ans, à aucun moment ils ne réclament l’attention des médias, à aucun moment ils n’envisagent de jouer dans des stades. Ils mènent leurs vies, se débrouillent pour manger tous les jours, pour voir du pays, et chaque jour l’acte de création, l’écriture d’une nouvelle chanson, interpréter leur répertoire sur une scène inconnue, est leur plaisir, leur façon d’acquérir du bonheur, la seule façon de vivre. « Vivre, c’est faire ce que je veux. Selon la personne qu’on est, ça peut être horrible ou génial ». Que veulent les Narcisses : voir des films, lire des livres, transpirer sur la scène, dériver dans les rues en s’imaginant vivre. Ils ne sont pas intéressés par l’argent, par la postérité. C’est ça leur révolution « La révolution, c’est vouloir que ses idées deviennent le mode de vie de tous le monde. Personnellement, je n’ai aucune envie que la terre entière pense comme moi. Par contre si je peux rencontrer des gens qui vivent comme moi, ça m’intéresse. Ca me permet d’être plus heureux, d’oublier mes maux. Et c’est pareil pour tous ceux que je rencontre ». Les Narcisses vivent dans l’ombre et ils sont la récompense de ceux qui les cherchent. « Chhuuut, nous sommes un secret … », c’est de cette manière que commence leur chanson « Corpus Delicti », et ça pourrait être leur seul mot d’ordre, leur seul slogan. Quand ils mettent à disposition leur musique sur internet, c’est pour éviter de la voir étalée dans les magasins, dans les supermarchés, à côté du poisson et des pattes. N’exister, n’être disponible que sur internet, cela veut dire être le résultat d’une quête, et cette quête ne fait qu’ajouter du plaisir à celui de l’écoute. A en croire le nombre de téléchargements d’une de leur meilleure session, la « session 391 », ils étaient plus de 3000 à être arrivés au bout de la quête. Pour cela, ils ont du au préalable voir un des concerts des Narcisses, ou bien entendre parler d’eux par le bouche à oreille, ou bien être tombé dessus par hasard sur internet. Chaque quête est différente, motivée par des intérêts très variés. De toutes les façons, les Narcisses insistent sur cette notion de quête, de recherche de sens à travers l’artifice, à travers la musique. « On pourrait penser que c’est une quête religieuse, mais il ne s’agit pas de ça ». Non, il s’agit plutôt de la quête d’un drogué qui chercherait sans cesse, non seulement plus de cames, mais également de la came différente à chaque fois. Les Narcisses ne sont pas la came ultime. Il n’y a pas de came ultime. Ils ne sont que quelques cristaux de poudre dans la narine du camé, et ils le revendiquent. « C’est toujours marrant de voir à la télé des gens très intelligents, sévères ou manipulateurs, perdrent tous leurs moyens parce qu’une caméra est braquée sur eux, alors que d’un autre côté des imbéciles complets arrivent à captiver l’écran sans rien faire. Ça veut dire une chose : pendant des siècles des ratés ont vécu des vies de ratés alors qu’une simple invention, à la portée de tous au 21°siècle, leur aurait apporté la gloire. J’aimerai que les Narcisses réconfortent juste quelques secondes les gens qui se croient seuls, abandonnés, et fous. Nous leurs disons : un millénaire plus tard ou plus tôt, tu pourrais être un génie. Nous les faisons rire de leur propre merde et nous rions de la notre».
 
  Chapitre 4
[ Note de Serge Nollens : Ici, j’ai essayé de reproduire ce qu’était une soirée avec les Narcisses du point de vue de Louise Champagne. Je n’ai pas choisi cette soirée-là par hasard : c’est celle dont j’avais le plus d’informations, pour diverses raisons. Louise me semblait le personnage le plus approprié : avec le groupe depuis le début, elle est une spectatrice qui nourrit une passion pure, quoique perverse.]
4 heures du matin : je retire ma tête de sous l’eau chaude. Mes cheveux collent encore et recouvrent mes yeux en grosses mèches déformant ma vision de la salle de bain, le carrelage blanc couvert de saleté, le lavabo trempé, la baignoire presque emboîtée sous ce dernier, tous ces éléments familiers perturbés par les centaines de filaments sortant de mon crane et formant des rideaux. Je prends un peigne et commence à défaire les nœuds , à m’enlever les cheveux du visage, les rassemblant en arrière, et retrouve enfin une vue claire de la salle de bain tachetée ça et là de projections jaunes et gluantes. Je me demande si la texture de mes cheveux est normale et relis encore une fois le mode d’emploi. Après tout c’est trop tard maintenant. Je me sens fatiguée, ouvre le robinet d’eau froide, uniquement le robinet d’eau froide et plonge ma tête dessous. Je n’ai pas encore regardé le miroir. Je reste plusieurs minutes comme ça sans même me triturer le crane. Je me tiens les mains dans le dos et dandine en écoutant l’intermittence du disque d’Adam Green et de l’eau qui rentre dans mes oreilles. Dehors, à travers la petite lucarne ouverte, quelques notes doivent filtrer, accompagnées par l’écoulement de l’eau , et personne n’est là pour les entendre. Comme chaque jour, il n’y a personne d’autre que moi capable de comprendre la beauté du moment, mais après tout j’habite au dernier étage. Si le son pouvait se diffuser sous une autre forme, comme de l’air, à l’intérieur d’un ballon, comme des images plus légères que des nuages, j’enverrai des morceaux de mon quotidien dans le ciel, vers les avions qui passent toutes les cinq minutes, pour que les passagers sourient en les voyant passer par la fenêtre, qu’ils montent plus haut, croisent des oiseaux incrédules et explosent dans l’atmosphère. Mes cheveux semblent avoir retrouvés une texture plus normale, je coupe le robinet d’eau et enfin me croise dans le miroir. Des gouttes coulent sur mon visage et dans mon cou et je ne me reconnais pas. En fait, je ressemble beaucoup plus à la fille aux longs cheveux blonds platine sur l’emballage de la couleur qu’à moi-même. Je vais prendre quelques tartines de confiture de mures et un verre de rouge pour mon petit déjeuner. De retour dans la salle de bain, mes cheveux sont presque secs et ma bouche est écarlate. Je ferme les yeux sous le souffle du séchoir et poursuis les rêves interrompus par le réveil matin jusqu’à être capable d’en inventer de nouveaux sur les mêmes thèmes. Décidément, mon visage ne cadre plus avec l’environnement, je prends du noir, m’en badigeonne les yeux, et me pince la peau de l’avant-bras assez fort pour que des larmes perlent et que le rimmel commence à couler. Je dis au revoir à mon ours polaire et laisse la fraîcheur du matin sécher mes yeux. A pied le chemin jusqu’à mon boulot ne prend qu’une demi-heure. Je dois être au Bar le Kabiline à six heures pour y faire l’ouverture et les premiers petits déjeuners. Je peux prendre mon temps et comme tous les matins, sourire aux gens fatigués qui sortent des bureaux de tabacs, aux punks SDF qui se font réveiller par le soleil et aux prostitués qui raccompagnent leurs derniers clients sur le pas de la porte. La plupart de ces prostitués sont plus généralement des jeunes filles en pyjama qui souhaitent bonne journée à leurs petits amis, et c’est pour ça que je souris, en pensant aux clients matinaux, les travailleurs de nuits, qui font la tournée des entrées d’immeubles pour trouver leur bonheur, des billets en mains et le pantalon pressé et confondent ces jeunes filles transits avec l’objet de leur désir. Ce matin, personne ne remarque le changement chez moi. Je ne croise personne que je connais mais tout de même. Chaque matin je croise des inconnus, chaque matin je comptabilise le nombre de personnes qui répondent à mes sourires, et ce matin, les comptes restent dans la moyenne habituelle. Ils pourraient faire un effort (les sourires vicelards ou remplis de sous-entendu sont automatiquement exclus de la comptabilité). J’utilise la porte de l’immeuble attenant pour pénétrer dans le bar et ce matin, la concierge n’est pas encore debout, elle qui surveille toujours les heures d’arrivées des employés pour mieux faire un rapport au propriétaire du bar, elle n’est pas là alors que pour une fois, il y a quelque chose à commenter. J’allume la machine à café et décongèle quatre par quatre une vingtaine de croissants dans le micro-onde, mettant en place les chaises et les tables dans la salle, bercée par le ronronnement des ondes en action, abandonnant toutes tâches pour aller changer de fournée dès que la petite cloche retentit. Un des cadres accrochés au mur manque, celui de Miles Davis, et il reste quelques éclats de verre sous les tables. Hier soir, il y a encore du avoir des problèmes après le match de foot à la télé, et c’est dans ces moments-là que je ne regrette pas de travailler le matin. A six heures pile, je remonte le volet de la devanture et ouvre la porte. Ça ne change rien, personne n’attend devant, et personne n’attend jamais, mis à part quelque fois Raphaël qui sort de nuits passées à jouer, les cheveux en batailles et serrées dans ses mains, des fleurs arrachées dans un parc ou un jardin quelconque. Il n’est pas là ce matin et les premiers clients ne rentrent pas avant 6 heures et quart, ce qui me laisse le temps de passer le ballet et de laver superficiellement les cuisines. Le mélange habituel de poivrots et de travailleurs s’agglutine autour du comptoir et tous commandent la même déclinaison : un café, un croissant ;un déca, un croissant ;un café, deux croissants, etc. Les habitués ne me remarquent même pas. J’efface les chiffres du tableau et en faisant crisser ma craie, j’inscris les résultats du loto d’hier soir. Un poivrot devient blanc au fur et à mesure que je trace les courbes des chiffres. Il s’approche et se jette à mon cou en criant : « Je t’aime Je t’aime J’ai gagné ». Je lui demande : « Vraiment ? Combien de numéros ? ». Il a les 6 numéros, ce sont ses numéros fétiches. Je lui demande où il a mis le reçu et il répond : « J’ai pas joué, j’ai pas joué. Mais j’ai gagné, c’est mes numéros ». Raphaël arrive quelques heures plus tard, très calme et doux, comme endormi. Ça ne l’empêche pas de rire joyeusement quand il me voit, moi et ma nouvelle couleur de cheveux. Il m’embrasse derrière le comptoir et comme il n’y a personne dans le bar et que le patron n’est pas là, la matinée se transforme en un des nos courts de guitare, je sens que je progresse enfin, et il me dit que je joue certains passages mieux que lui. Moi aux moins, j’ai appris les accords de base par cœur. A midi, mon patron vient prendre la relève et se fend même de dire bonjour à Raphaël, apparemment le fait d’avoir coupé ses cheveux et sa barbe le rend au monde de la civilisation. Je me rappelle ces jours de pluie où il venait me chercher en veste de cuir, le visage noir, la couleur de ces poils de barbe ne différant en rien de celle de sa veste, il n’avait même pas le droit de rentrer dans le bar, quand bien même des types plus pouilleux que lui s’y trouvaient déjà. Mon patron est très protecteur, c’est comme un papa qui te donne de l’argent et te mets, 35 heures par semaine, au contact des pires déchets humains que la terre a pu porter. A cette époque, je sortais du bar avec un parapluie, car Raphaël n’en avait jamais, et nous marchions bras dessus bras dessous jusqu’à ce qu’on atteigne une sandwicherie bio dans laquelle nous mangions, silencieux, entassés sur des tabourets usés, au milieu de la queue des clients trempés. Maintenant, nous pouvons manger au comptoir du Kabiline, c’est presque moins bien, mais aujourd’hui de toute façon nous sommes pressés, après un rapide casse-croûte, pain, hamburger, vin rouge, nous nous précipitons dans les rues, au pas de course pour arriver à temps à notre rendez-vous. Cet après-midi, dans le studio le moins cher qui se trouvait dans l’annuaire, les Narcisses vont enregistrer leur premier single. Nous arrivons essoufflés devant un disquaire dans la vitrine duquel figure déjà une affiche pour les concerts des Narcisses dans les semaines à venir, au milieu de dizaines d’autres affichettes en papier pour des groupes débutants, elle détonne par son rouge, couleur de fond qui excite l’œil et reste imprégnée plusieurs secondes dans votre vision jusqu’à ce qu’elle disparaisse et laisse la place aux lettres noires indiquant les dates et les lieux, pattes de mouches, sang noir sur fond rouge, qui ne peuvent plus vous quitter, définitivement. Mis à part ça, il n’y a rien d’intéressant dans la vitrine de ce disquaire, ancien biker, qui nous accueille sans sourire. Des disques de house, des vinyles de house, et pas grand chose d’autres. La boutique nous paraîtrait même vide si nous n’étions pas rapidement introduit dans le studio qui occupe l’étage supérieur auquel on accède par un escalier en colimaçon pour atterrir directement sur la salle de mixage. Derrière la vitre, Tristan, Lina Bardi et Serge sont déjà entrain de mettre en place et d’accorder les instruments et quand ils me voient, ils ouvrent grands leurs yeux comme si, sachant bien que c’est moi, ils n’arrivaient tout de même pas à réaliser que je puisse être si belle, ou si moche, dépendant du point de vue. Moi, ce que je vois, c’est mon reflet translucide sur la vitre, ma longue jupe serrée noire, ma chemise blanche et ma veste en jean se mariant à merveille avec mes nouveaux cheveux blonds platine et mes yeux tristes, à des millénaires des leurs, joyeux et rigolards. Très rapidement, tous le monde se bouscule, un œil sur la montre qui ne décompte pas le temps, mais bel et bien l’argent économisé pendant des mois, pour lequel j’avais donné plus que ma part. Raphaël remplace Lina et Serge dans la salle d’enregistrement et, à mon grand soulagement, ce n’est pas le biker qui joue l’ingénieur du son, mais un autre type, à peine mieux, chauve et sale. Sans perdre de temps, ils commencent à jouer une première fois Rubbergun dans le vide, finissent de s’accorder en même temps puis, constatant qu’il manque quelque chose, ils la rejouent une deuxième fois, puis une troisième. Enfin, ils demandent au chauve de commencer à enregistrer. Tristan joue de sa batterie comme un musicien jazz qui ferait un solo de 2 minutes 30, frappant toutes les caisses, toutes les cymbales et assourdissant un coup sur trois. Là-dessus, Raphaël répète un riff simple, deux fois en bas, une fois en haut, variant à peine, qui donne un aspect blues à la chanson. Live, ils enregistrent la voix par-dessus, entraînante, excitée et détendue, elle donne envie de danser sur la chanson. La prise effectuée, les micros toujours ouverts, Raphaël pose sa guitare et attrape un tambourin pendant que Tristan quitte sa batterie pour une guitare acoustique. Accompagné du jeu beaucoup plus rythmé et puissant de Tristan, il chante quasiment de la même façon que sur la prise précédente tout en essayant de maintenir le rythme avec son tambourin qu’il évite d’approcher du micro. Derrière la vitre, Lina, Serge et moi regardons ça comme si c’était la première fois, comme s’ils ne l’avaient jamais jouée, alors que seuls quelques secondes de la chanson varient dans les paroles et la façon de jouer, ces mêmes instants qui n’étaient jamais les mêmes dans la chanson, comme les murs amovibles d’une église, un jeu de construction, ces poignées de secondes que le groupe changeait, intervertissait à chaque performance, qui donnaient corps à cette joie perpétuellement renouvelée. Je me demande ce que Serge fait là, lui qui n’y connaît rien en musique, alors que beaucoup de nos amis pourraient nous donner un coup de main pour monter les chansons et y apporter d’autres instruments. Avec l’aide du chauve, les Narcisses commencent le mixage des deux prises précédentes, immédiatement bonnes, et pour leur laisser de la place dans la cabine réduite, Lina et moi sortons. On ne s’attarde pas longtemps dans la boutique, préférant se diriger vers le McDonald à quelques immeubles de là. Nous allons devoir chanter sur un des morceaux à venir, et Lina, qui est une vraie chanteuse, nous emmènent manger des frites. D’après elle, « c’est un truc infaillible pour avoir la voix soyeuse et puissante sans avoir à s’époumoner ». Sur les quelques mètres qui nous sépare du McDo, elle s’allume un joint et assure en rigolant « ça aussi, ça marche ! », et je lui demande si je peux tirer, ce à quoi elle répond, « oui, tiens, et il faut que tu fumes et mange plus que moi, parce que ta voix est plus aiguë et moins entraînée que la mienne ». Au McDo, on se fout de la gueule des jeunes clients et des serveurs, prototypes bâclés d’une jeunesse immobile et battue d’avance, qui ont exactement les mêmes casquettes et les mêmes tronches boutonneuses, qu’ils travaillent dans le fast-food ou qu’ils viennent en acheter la nourriture. Mais un type d’une quarantaine d’années commence à parler à Lina sur le même thème que notre conversation moqueuse, ils rigolent ensemble de quelque chose que je ne comprends pas, et finalement Lina décline son invitation à manger avec lui, nous n’avons pas le temps, et je le trouve bien sûr de lui ce type qui nous invite, devrai-je dire l’invite puisqu’il s’adressait à Lina, après deux mots échangés, et ma surprise se mêle du dégoût quand elle lui donne son numéro de téléphone pour se faire pardonner de ne pouvoir rester. J’oublie tout, nous rions stupidement en mangeant nos frites dans la rue et, de retour au studio, tous le monde n’attend plus qu’elle, elle s’installe derrière son clavier en s’excusant, les yeux dans la brume et le sourire aux lèvres. Le prochain morceau s’appelle Into the Night, c’est une reprise de David Lynch, Angelo Badalamenti et Julee Cruise. Une petite suite d’accords au clavier est enveloppée par une mélopée dans une ambiance qui ressemble aux années 80 mais n’y appartient pas totalement. Tristan bat le rythme avec son poing cognant sur le bois d’une guitare acoustique. Raphaël fait vibrer sa guitare électrique, en fait sortir un petit ronronnement lancinant qui débouche parfois sur un accord bluesy. A un moment, le clavier et le rythme s’arrêtent et Raphaël, qui avait fait monter en puissance le ronronnement de sa guitare la martèle le temps de trois accords très rapides. Jouant debout, il en arrache sa bandoulière et manque de s’écrouler alors que Tristan et Lina reprennent comme au début, accompagnés des soubresauts de la guitare vibrante et saturée. Je sens Serge qui trépigne à mes côtés, je prends ça pour de l’inquiétude quand Raphaël s’écroule et pourtant il me semble bien voir un sourire sur son visage. Après il faut enregistrer la partie vocale durant laquelle Lina et moi sommes censées chanter ensemble et simultanément dans le même micro, l’une à gauche et l’autre à droite. Ils nous laissent nous entraîner pendant qu’ils commencent à mixer la partie instrumentale à laquelle ils rajoutent des sons que Serge a ramené sur son enregistreur et qu’il a apparemment enregistré en compagnie de Raphaël. Avec Lina, les premières tentatives sont désastreuses et Tristan vient nous aider à chanter sur le même rythme, il claque des doigts et nous apprend des trucs de respiration et de pause pour que nous nous arrêtions et repartons en même temps. A nouveau toutes seules pour s’entraîner, on repart dans des crises de rires intenses influencées par l’herbe et une fois arrivées tout au bout de notre délire, jusqu’au noir et au retour de la lumière, on retrouve assez de concentration pour recommencer à chanter, on se tient les mains pour battre la mesure ensemble et on se rapproche de plus en plus du micro, jusqu’à être joue contre joue. Finalement, l’ingénieur du son nous passe le morceau dans les oreilles et on effectue cinq prises d’affilé, toutes sans anicroches. Dès que nous avons fini, ils retournent au mixage derrière la vitre, plus d’une heure s’écoule pendant laquelle Lina me montre comment jouer du clavier et enfin une version finale est obtenue à partir de morceaux de chants de la prise 2 et de la prise 4. Il ne reste plus qu’une heure avant que l’avance donnée ne suffisent plus à assurer les frais du studio, alors sans tarder, le groupe se retrouve dans la salle d’enregistrement pour jouer une reprise de Suffragette City de David Bowie. Malheureusement, le clavier de Lina est subitement en panne : impossible d’en sortir aucun son, ni même de l’initialiser. Le groupe joue quand même le morceau pour une prise unique et pendant qu’il la joue, j’ai l’impression que leurs yeux à tous sont braqués sur moi, je me sens fautive, c’est Lina et moi qui avons bloqué le clavier et Lina venant de quitter le studio, furieuse, j’étais la dernière fautive, celle dont on se rappellerai. En buvant une bière, je frappe la mesure à même la cannette et le son métallique de mes bagues me donne une idée que je m’empresse de leur proposer une fois la prise achevée. Espérant me racheter, agissant comme une illuminée devant le micro le plus sensible du studio, sans rien leur expliquer, je frappe frénétiquement deux de mes bagues l’une contre l’autre aussi vite que possible pour reproduire la rythmique censée être obtenue avec le piano. A travers le haut-parleur, l’ingénieur du son me signifie qu’il a compris où je veux en venir mais qu’il n’est pas convaincu. Pourtant, le groupe parlemente, je n’entends pas ce qu’ils disent, et Serge, empruntant le micro de l’ingénieur du son, m’explique ma dernière chance : au même micro, je refrappe mes deux bagues, trois fois de suite, à intervalle régulier de deux secondes et à partir de cette prise, l’ingénieur va passer le rythme en boucle et l’accélérer jusqu’à l’adapter à la bande déjà enregistrée par Les Narcisses, ce qui, après mixage rapide par l’ingénieur du son pressé de rentrer chez lui, donne un effet formidable et infaillible.
A neuf heures du soir, nous sortons, épuisés, avec deux cd gravés dans les mains : l’un comprend la version finale de chacune des chansons et l’autre restitue l’intégralité des pistes ayant été enregistrées. Dans mon appartement, j’ai un ordinateur équipé d’un graveur et pendant l’heure que j’y passe en compagnie de Raphaël, nous faisons une dizaine de copies de la version finale du single, qui comprend dans l’ordre : Rubbergun (électrique), Rubbergun (acoustique), Into the night, Suffragette City soit l’intégralité des chansons enregistrées, dans l’ordre où elles l’ont été. Nous prenons une douche à tour de rôle, nous relayant à côté du PC, et Raphaël reste de longues minutes à contempler la barre d’avancement de la gravure, la petite flèche rouge avançant doucement en accumulant les pourcentages, il est immobile, la tête entre ses mains, comme s’il était entrain de se regarder lui-même jouant sa musique, montant sur scène, affrontant le succès et le public. A chaque disque atteignant les 100%, c’est une récapitulation des événements de sa vie, liée étroitement à celle du groupe, et en même temps un présage de l’avenir, le lecteur qui s’ouvre, le disque suivant qu’il y introduit, la barre qui recommence à zéro et même quand c’est moi qui m’en charge, il m’observe de loin, regarde mes faits et gestes, la façon tendre dont je m’occupe des disques et récapitule au marqueur leur contenu sur les pochettes. Entièrement nue, dégoulinante d’eau et de mousse, je calligraphie le nom des Narcisses sur la face avant des pochettes, arrondissant le début et la fin des lettres et une fois que j’ai fini, je vais m’habiller, ouvrant mon armoire et choisissant une des tenues vintage que j’ai reçu après avoir posée pour des catalogues de vêtements pour femmes agées. J’enfile un pantalon long, en toile brune, un pull tricoté dans un jaune délavé, un gilet avec des mailles larges, et un bonnet de laine, brun lui aussi, qui me descend sur les tempes, jusqu’aux oreilles, et j’ai l’air surréaliste. Je ne mets pas de sous-vêtements. Quand Raphaël sort de la douche, on s’embrasse et on se tripote, interrompus dans notre course inverse à l’habillage par la sonnerie de mon téléphone portable annonçant que nous sommes attendus. En bas de l’immeuble, Tristan joue le chauffeur avec sa moto et son side-car, sans casque, je monte dedans en pensant que mon bonnet fait illusion et Raphaël s’ajoute derrière Tristan, la veste bombée par les singles précédemment gravés. Ce soir c’est, déjà, la fête de lancement du single dans la villa d’un type que Raphaël côtoyait dans son lycée. En guise de lancement, le disque sera distribué à qui le réclame, les chansons seront mises en téléchargement gratuit sur internet et les derniers cds non distribués, s’il en reste, seront effectivement lancés, mais dans l’air, à l’instar de frisbees s’envolant vers l’inconnu. Ce n’est que la première étape d’une campagne de promotion, qui consiste en gros à vendre le single à la fin des concerts au prix du cd vierge, de les refourguer à tous les disquaires existants qui voudront bien les vendre sur leurs comptoirs, et de faire parler du site sur internet De cette manière, nous espérons totaliser 1000 écoutes, cds et internet mélangés, d’ici deux mois. L’ancien camarade de Raphaël vit dans un petit immeuble de trois étages nommé « Villa Bel Air » et quand on arrive devant l’entrée et que le bruit assourdissant de la moto s’arrête, de la techno se fait entendre des fenêtres allumées au premier étage. Je fusille Raphaël du regard pendant que nous sonnons à la porte et il finit par expliquer que le type n’est qu’une vague connaissance, qu’ils font ça chez lui uniquement parce qu’il est riche, qu’il s’ennuie et que de fait, il pourront faire pratiquement ce qu’ils veulent dans sa maison géante. Un gros blond ouvre la porte de bois qui grince et Raphaël lui saute dans les bras en riant nerveusement et en l’appelant « Patrick ». C’est donc lui. Il paraît qu’il avait beaucoup de succès avec les filles à l’époque, mais la situation a clairement l’air d’avoir changé aujourd’hui. Quand Raphaël se décolle de lui, on entend un bruit sourd qui ressemble à celui d’un scratch que l’on défait, et tous ses vêtements sont trempés de la sueur de Guérin. Nous entrons pour constater qu’il n’y a pratiquement personne que nous connaissons. Lina est déjà là, et je me demande pourquoi je ne suis pas surprise de la voir au bras du vieux du McDonald de cette après-midi. Tristan arrête la chaîne, des huées retentissent de la part des amis de Guérin, des espèces d’imbéciles bien coiffés et mal habillés qui déjà s’apprêtaient à danser en se tenant par les épaules et en levant leurs jambes l’une après l’autre. Tristan enclenche une des copies du single des Narcisses et Raphaël et moi nous isolons dans les toilettes. Les robinets y sont plaqués d’or et je m’appuie sur le lavabo quand il m’embrasse fougueusement, les mains sur mes cuisses. Il entrouvre son long manteau noir et dévoile une bouteille de vodka dépassant de sa poche intérieure, sur la doublure, je remarque la pochette de Turn !Turn !Turn ! des Byrds, toute bleue, accrochée avec des épingles à nourrices. Raphaël évite de me regarder sur les toilettes, nous discutons quelques instants de l’intérêt de la première partie de Chungking Express de Wong Kar Waï, il se regarde dans la glace, reste concentré de longs moments sur son visage, s’approche et s’écarte du verre au ralenti. Il déclare avec une voix d’outre-tombe, « j’ai les yeux qui se mettent à pleurer quand je regarde mon reflet. Qu’est-ce qui peut être plus effrayant ? » tout en se retournant pour constater que je n’ai pas fini et faire rapidement volte face, confus, plus du tout effrayant, presque pathétique. Nous avons déjà fini la bouteille de vodka quand nous sortons des toilettes main dans la main alors que le salon est plein à craquer de connaissances venues faire la fête avec nous. En voyant Raphaël, tous le monde réclame un discours sur fond du 5ème passage en boucle du single des Narcisses. Les mains s’entrechoquent les unes contre les autres et dans ma tête, je n’arrive pas à distinguer à qui elles appartiennent, j’ai l’impression que tous le monde frappe dans les mains de tous le monde, que la main gauche de Pierre Ubik vient résonner dans celle de Serge Nollens et je réalise que c’est peut-être vrai, mais pas forcément. Raphaël grimpe sur une table basse, sans aucune marque de respect, et je m’imagine le cœur du gros qui s’arrête de battre et de propulser du sang dans ses artères pleines de cholestérol. Raphaël parle.
« Voilà votre discours. Dans ma vie, il n’y a eu que deux types de groupes qui ont compté. Le reste, ce n’est même pas la peine d’en parler. Il y a ceux qui copient, qui suivent ou qui refont. Ceux-là appartiennent à des mouvements, ils font une musique similaire à celle des autres groupes de leurs mouvements, et parfois ils se contentent même de jouer exactement comme un autre groupe. Ceux-là, je ne me lasse pas de les écouter sans cesse, j’écoute le modèle, j’écoute le meilleur, et puis j’écoute les copieurs et je trouve ça génial, je peux les écouter en boucle, les mixer avec les originaux, je m’en fous. Ça c’est le premier type de groupes. Woody Allen a dit « Tant qu’à copier, autant copier les plus grands », et ce sont ces copieurs là que j’aime. Cela nous amène au deuxième type de groupe, c’est l’original, c’est la matière que tous le monde va copier, le leader qui va lancer le mouvement. Il y en a peu, mais il y en assez. En demander plus serait tuer leur beauté. Ce sont des groupes qui réalisent peu d’albums, qui vivent ce qu’ils chantent et chantent ce qu’ils vivent, et il se trouve que ça correspond à une part de l’auditeur, une part du quotidien ou une part plus noire. Ce sont des groupes qui nous font changer, de coupes de cheveux, de vêtements, de musiques, de mode de vie, tout ça pour avoir un futur à l’image du groupe. Ces groupes là on les écoute peu et c’est comme une asphyxie, ils sont dans nos poumons et dans notre sang. On finit la gueule ouverte, en complète overdose, tétanisé à l’idée d’y retoucher mais ressassant sans cesse ces vieilles histoires de l’époque où on vivait avec. Voilà. J’ignore quelle sorte de groupe sont Les Narcisses. Finir dans le premier tas m’iras amplement, croyez-moi. Ce que je peux dire, c’est quand je me regarde, je sais que je suis devenu l’idole rock’n’roll d’après laquelle j’aurai bouleversé ma vie. Mais ça ne concerne que moi. » La plupart des gens applaudissent et puis les richards que nous ne connaissons pas commencent à distribuer des exctasys aussi facilement que nous distribuons le single des Narcisses. Des étuis à guitare traverse le salon et les invités les suivent dans un escalier qui mène sur le toit de la villa. Là, les gens s’entassent et un groupe tournant constitué de Raphaël, Tristan, Pierre Ubik et Conroy Maddox s’échange les guitares sur le rebord du toit, jouant plusieurs morceaux que j’écoute sans entendre. Pas l’inverse. Je suis assise à leurs côtés, parfois je reprends les refrains sans même m’en rendre compte. Conroy fait tomber son médiator dans la rue. Nous le regardons tous les deux virevolter dans la rue, nous sommes seuls en cet instant, et j’ai l’impression que nous partageons un secret. Il me murmure, « souvent j’aurai envie de le rejoindre. Là, j’aurai envie de le rejoindre. Le suivre de la même façon, tourbillonner dans le vent, tout doucement, et puis m’écraser si fort que j’en mourrai ». Je lui réponds « Tu n’as même pas idée » et je disparais dans mes pensées. J’avais 6 ans quand je suis tombée de la fenêtre de ma chambre. C’est mon tout premier souvenir, le seul qui ait survécu aux années. Il n’y avait que deux étages, et c’était beaucoup pour une petite fille. Je m’étais mise debout sur une chaise contre la fenêtre et en me penchant trop, je suis tombée la tête la première. Ça a durée deux secondes, je me souviens de voir le sol s’approcher au ralenti, un peu sombre, un peu flou, et puis tout à coup, au moment de toucher terre, l’image s’est éclairci, j’ai tout vu, mon champ de vision était à 360°, j’ai vu la rue, les voitures, les passants qui me regardaient effrayés, ma mère qui passait la tête derrière moi à la fenêtre, le ciel bleu et parfait au-dessus d’elle, et le buisson qui allait amortir ma chute. Je m’en suis sorti avec quelques égratignures et des points de suture sur le front. Parfois, quand Raphaël touche la cicatrice, ça me donne un mal de crane d’enfer, j’ai l’impression qu’il se propage par mes os. Raphaël me prend la main et nous partons de la scène improvisée, nous rentrons dans la villa et nous trouvons à l’étage inférieur l’entrée d’une terrasse plus petite, plus discrète et vide. Au-dessus de nous, les invités, nos amis n’ont qu’à regarder en bas pour nous voir tous les deux entrain de nous déshabiller. Ignorant que nous sommes là, ils ne le font pas.
Je lui dis : « Je me sens mal ici, je suis pas à l’aise »
Il me répond, roulant ses yeux sur le côté, « Alors on y va » et ses phares-yeux s’allument, sa bouche m’aspire la langue. La fumée stagnante, les bruits des guitares et les voix se martelant doucement fondent l’un dans l’autre jusqu’à n’être plus qu’une matière molle malléable à merci par les glissements de nos mains, de nos peaux contre peaux, râpeuses comme une bulle de savon contre du papier à poncer. Encore, dans les moments calmes, ils sont tous là, Tristan, Pierre Ubik, Conroy Maddox, Serge Nollens et le gros Patrick. Ils se penchent vers nous comme ils l’avaient fait vers le buffet de l’apéro et alors je sens la perte de mes doigts, mes ongles poussant, entrant dans les os de Raphaël par son dos. Dès que s’active son réflexe musculaire, ils s’évanouissent avec la caravane du cirque et tout comme l’enfant Louise, je sais bien qu’ils reviendront l’année prochaine, au même endroit, pour recommencer à se maquiller et se déguiser. Des notes de piano commencent à circuler dans l’air et en fait, je peux presque les voir : je ne discerne pas la musique, non, ce sont les touches, pressées par magie, qui flottent et nous entourent dans un ballet énergique en noir et blanc, de plus en plus, s’amassant jusqu’à ce que je puisse sentir le froid des lumières contre ma peau, et les touches sont des milliers maintenant, actives sans être activées, la même mélodie se chevauchant, nous chevauchant, pénétrant nos corps, bombant nos artères, aussi vite et aussi fort que le cœur d’un coureur cycliste. Elles trouvent leurs voix et je les vois passer dans les yeux de Raphaël, avec la certitude qu’il peut lui aussi les voir dans mes yeux. C’est fini.
Peut-être que nous restons là des heures ou peut-être que nous remontons immédiatement. La soirée disparaît à vitesse grand V au fond de ma mémoire, si rapidement que je n’ai pas le temps de la vivre. Raphaël rejoue de la guitare et finit à moitié nu au milieu des invités, pointant le manche de sa guitare vers le sol, vers les filles qui lui plaisent, contre la tempe de tous les garçons qu’il voit. Pour une raison ou pour une autre je me mets à parler avec Serge. Il croit que je le drague, il se donne des airs désabusé et intelligent et je décide de le draguer pour de bon cette fois histoire de faire disparaître cette drôle d’expression qu’il a toujours, mélange d’ennui, de méchanceté et de timidité. Le jour commence à poindre et Raphaël veut aller manger avec des filles asiatiques qu’il a rencontré dans la soirée, elles jurent connaître un restaurant de yakitori ouvert dès 6 heures du matin. Il me demande de venir mais je ne préfère pas manger après ce genre de nuits. Je laisse Serge me raccompagner à pied jusque chez moi, il n’y a rien de tel qu’une petite heure de marche pour avoir de nouveau les pieds sur terre et être en pleine forme. Il ne fait que me parler du groupe, de Raphaël. Je le laisse monter chez moi pour se rafraîchir un peu et dans le minuscule ascenseur démodé, je l’embrasse bêtement, il s’éloigne de ma bouche immédiatement et y retourne après m’avoir regardé au fond des yeux. Nous regardons le dvd de Drugstore Cowboy, ensuite nous faisons l’amour sur les couvertures de mon lit, il ne sent pas la lessive comme les autres garçons, plutôt des effluves de peinture et de bois moisi, au moment de jouir, il me dit « Je t’aime, je t’aime ». A un moment, je me demande s’il connaît même mon nom. Et puis nous dormons, ou plutôt fermons les yeux une petite demi-heure, il se lève, se rhabille et ne trouve pas ses chaussures. Je lui dis d’emprunter celles de mon frère dans l’armoire, il me les rendra quand j’aurai retrouvé les siennes. Je n’ai pas de frère, et il m’embrasse sur les deux joues en partant sans dire un mot. Ce sont les chaussures de Raphaël.
 
  Chapitre 5
[Note de Serge Nollens : ce chapitre, bien qu’écrit à peu près à la même époque que les autres, n’a jamais été publié. Le faire aurait sans doute donné plus de dimension au groupe, mais j’appréciais trop le pouvoir de ce secret pour le divulguer. Aujourd’hui, je suis bien obligé de réparer cette erreur. Les faits racontés se sont déroulés entre un an et demi et deux ans avant ma rencontre avec les Narcisses. Toutes les informations me venaient de Louise Champagne et de nos discussions embrumées qui bientôt prirent le pas sur nos relations sexuelles.]
Le secret des Narcisses
C’est au tout début de sa vie active, sa période la « plus prolifique en ce qui concerne les rêves et autres illuminations nocturnes » que Raphaël aperçut un mirage, qui malgré sa nature, restait terriblement persistant. Ce jour-là, il effectuait la visite guidée de l’usine dans laquelle il venait d’être embauché. Il visita différentes unités, le montage des voitures, le ferrage de la carrosserie, et l’emboutissage qui permet de l’obtenir. C’est à l’emboutissage qu’il la remarqua. Elle faisait partie du groupe de visiteurs. C’était une jolie fille, qui notait des mots dans un carnet, avait l’air perdue, et pourtant était bel et bien là. Si ça n’avait été que ça, il l’aurait oubliée. Une fois la visite terminée, elle disparut alors qu’il était obligé de retourner sur son lieu de travail. A partir de ce moment où elle sortit de son champ de vision pour ne plus y retourner, il se sentit dans un état fiévreux qui le soumettait à des vertiges fréquents. Le soir même il réunit ses forces pour aller se détendre et oublier ses malaises et sa première journée de travail qui avaient déjà effacé la jeune fille de sa mémoire. Dans la salle de cinéma, se déplaçant avec difficulté il s’écroula, ticket en main, isolé sur un siège, et but une gorgée d’eau fraîche afin d’humidifier sa gorge sèche et faire baisser sa température. C’est là qu’il la vit. Elle était là avec sa mère, assise à l’autre bout de la salle, à l’autre extrémité du demi-cercle qu’elle formait. C’était la fille de la visite. Soumis au vertige même assis, dans une salle à la luminosité baissant au fur et à mesure que le début du film approchait, elle lui fit l’effet d’un petit morceau de noir et blanc dans un film en couleur ou d’un petit morceau de couleur dans un film en noir et blanc. De si loin qu’il était, elle se mêlait aux sièges rouges, aux accoudoirs, aux spectateurs à côté d’elle, aux paquets de pop corn qu’ils tenaient dans leurs mains, et plus tard, à la lumière du projecteur et à l’image sur l’écran. Elle contaminait son environnement et c’est ce qui fit battre le cœur de Raphaël. Durant le film, presque assoupi, il ne regarda qu’elle, scrutant ses moindres sourires pour sourire à son tour, ses changements de position entraînant immédiatement son propre mouvement sur son siège, ses rares regards sur la salle, peut-être en sa direction, le forçant à tourner la tête aussitôt. Il se demanda si la fièvre venait effectivement d’un virus ou si elle n’était pas une manifestation du pouvoir de fascination de cette fille. De son côté, de la même manière que les vertiges lui faisait voir cette fille contaminer son environnement, il essayait d’attirer la contamination, de la provoquer par le mimétisme, y cherchant tout simplement du plaisir, une communication sans mots, sans toucher, où un simple sens engendre de lui-même sa réponse, à moins tout simplement qu’il ne le faisait pas exprès. A l’entracte, il alla vomir dans les toilettes, incapable de résister à la fièvre, se demandant simplement laquelle était-ce, s’il lui fallait se réjouir ou juste prendre des antibiotiques. Revenant dans la salle peu avant le début du deuxième film, elle n’était pas encore là. Il s’installa sur les places vides juste le rang en dessous de là où elle était assise, il se donna des airs détachés en attendant qu’elle ne réapparaisse. Ce qu’elle fit quelques minutes plus tard, toujours accompagnée de sa mère, retrouvant leurs places précédentes maintenant pourvues d’un nouveau voisin. Il essaya de ne pas se retourner pour la regarder pendant le film. Il se contrôla ainsi jusqu’à ce que l’écran devienne noir et s’éteigne, laissant la salle vide. Il se retourna et elle était là. Il n’y avait plus personne d’autre, sa mère n’était plus là, et c’est à ce moment, sans réfléchir qu’il l’aborda comme on aborde quelqu’un après un bon film dans un cinéma de quartier. Elle avait 19 ans, s’appelait Camille Goemans, et étudiait les lettres. Ça il l’avait appris sans difficulté, posant sa main sur le mur pour pouvoir tenir debout sans rien montrer de ses vertiges. Au fur et à mesure qu’ils parlaient, la discussion devenait de plus en plus facile, et le fait d’être debout, de plus en plus difficile pour Raphaël. Coupant court à tout, de sa façon un peu folle qu’il avait d’oser, il dit « Je suis malade aujourd’hui. C’est un mauvais jour pour me rencontrer. Mais je te promets que si tu accepte de dîner avec moi demain soir, je serai en pleine forme. Est-ce que ça te tente ? ». Elle dit « oui » et déjà c’était fini.
Le lendemain matin, toute trace de fièvre avait laissé place à l’anxiété. Leur vrai premier rendez-vous se conclut par l’observation de feux d’artifices qui éclairaient le ciel. Il lui mis son bras autour de la taille, elle ne le repoussa pas. Il la regarda, elle lui rendit son regard. Alors ils s’embrassèrent et imposèrent le silence au milieu de leurs longues et enflammées discussion sur la famille, Phillip K.Dick, les Libertines, le Velvet Underground et les scènes de sexe dans les films de Hong Sang Soo.
Pris par les études et le travail, ils essayèrent de se voir presque tous les jours pendant une semaine. Aussi vite qu’il leur fallu pour le dire, ils étaient amoureux. Et à la fin de la semaine, ils se séparèrent.
Pour chacun, c’était la plus intense relation qu’ils n’avaient jamais eus dans leurs vies, et peut-être la seule qu’ils pourraient avoir. Elle voulait devenir écrivain ou peintre et il voulait devenir musicien ou réalisateur de films. Ils comprenaient ce que cela voulait dire, ils comprenaient ce que cela impliquait : s’il n’y arrivait pas, même ensemble, ils ne pourraient vivre, ils se détesteraient eux-mêmes, détesteraient leurs jobs, et finiraient par détester leur couple et les enfants qu’ils voulaient avoir. Dans un futur parfait, ils allaient prénommer leur fille « B.B » et se marier en dansant sur « Waltz #2 » d’Elliott Smith. C’était ce genre d’amour là. Pour garantir ce futur, ils firent un étrange pacte amoureux, bien plus profond et dangereux de part ses implications que celui de Sartre et Simone De Beauvoir : ils se quittèrent et se donnèrent à chacun un an pour travailler jour et nuit à la réalisation de leurs rêves. Ainsi nourrit par la solitude, le désespoir et la liberté, ils pourraient devenir de vrais artistes. Ils se retrouveraient ensuite, gonflés par leurs expériences, par ce qu’ils auraient produit durant cette année. Raphaël approcha de son rêve de musique en rencontrant Tristan, en commençant à donner des concerts et à écrire des chansons. Camille abandonna les lettres, parce que de telles choses ne s’enseignent pas, au lieu de cela elle commença à apprendre le dictionnaire par cœur, écrivit un roman et le jeta littéralement par sa fenêtre, l’estimant trop mauvais. Trois mois avant la fin de leur année parenthèse, elle et un garçon inconnu moururent écrasée par un train à un passage à niveau. Certains disent que c’était un suicide.
 
  Chapitre 6
« - J’ai rêvé ou il me semble que l’un de nous vient de mourir ? demande le jeune homme. Où vas-tu ?
- Chez le baron de Marville, répond la femme d’une voix hautaine insidieusement teintée de tristesse. Je vais enfin savoir à quoi ressemble l’intérieur d’un château »
Je me délecte de ce dialogue de cinéma, je l’avale, gueule ouverte, dégoulinant de ma propre bave et je le sens qui coule le long de ma gorge, dans mon œsophage, lourd comme du miel, acide comme la face d’un citron, et quand il disparaît par le processus de digestion, je repense à ce moment où je pouvais encore l’admirer, et j’essaie de le vomir. « La Dame au Camélia » avec Greta Garbo était l’un des deux films projetés le soir où Raphaël Dermée et Camille Goemans se sont rencontrés. L’histoire veut que l’amour que se porte la Dame au Camélia et le jeune premier est si fort que, par le biais des intrigues du siècle, de n’importe quel siècle d’ailleurs, les intrigues s’adaptant assez bien aux chiffres romains, il oblige le couple à se séparer, la Dame au Camélia partant, sans rien révéler de l’amour qu’elle porte encore, et qu’elle portera toujours, au jeune premier. A la fin, elle meurt, comme de bien entendu. J’imagine, avec un intérêt fort malsain, le moment où cette ligne splendide de dialogue fut prononcée dans la salle qui réunissait par un de ces hasards sordides, Camille et Raphaël au même endroit, dans la même pièce, le temps de quelques couples d’heures, de quelques boucles de vies qui tournent, s’ouvrent et se referment. Quelles furent leurs réactions ? Quelles expressions trônaient sur leurs visages avant qu’elle ne soit prononcée, et à quoi ressemblaient-ils après ? Y avaient-ils même porté une attention quelconque ? Qui de Camille ou Raphaël l’avait remarquée et s’en souvint ensuite ? J’aime à penser qu’il s’agit de Camille, évidemment, parce que cela me donne une petite idée de ce que pouvaient être ses pensées, sa façon de résonner, ses amours et ses passions, et tragiquement, ses raisons de mourir. Autrement, je ne sais rien d’elle, et je m’interroge sur cette déraison qu’elle pouvait déclencher, sur cette inspiration qu’elle insufflait autour d’elle : pourquoi ? Comment ? Ce que je sais, c’est qu’elle vit dans le château du baron de Marville maintenant. Là où le film s’achève, la relation entre Raphaël et Camille commence. La dame au Camélia meure, l’écran devient noir puis se rallume et alors leurs yeux se croisent et plus rien ne sera comme avant. Là où le film s’achève, la solitude de Raphaël commence aussi, Camille va mourir, et lui sait qu’il l’aimera pour toujours et qu’elle l’aimait de toute son âme. Il y a un problème de temps, un problème de conjugaison, ces fautes de français que Raphaël aime à souligner, non pas dans les phrases courantes, mais dans la vie courante. Il me semble très probable qu’il tenait cette manie de Camille, elle qui avait étudié les lettres. La question que je me pose, moi qui n’ai pas étudié et ne me suis jamais intéressé au français, c’est : que fait-on quand il y a une faute ? Dans une phrase, on l’efface et on recommence. Et dans la vie ? On oublie. On ne peut oublier, et même sur une feuille de papier, il restera toujours la faute en question, transparaissant à travers le blanc du typex quand on approche la feuille d’une source de lumière. Brûler le papier serait abandonner la question plus que de lui trouver une solution. Non, la faute existera toujours, c’est la seule chose qui soit permanente.
Ce soir-là, le film était diffusé à la télévision. Je l’avais remarqué dans le programme télévisé que la femme de ménage dépose une fois par semaine dans ma chambre d’hôtel. Désormais qu’ elle et moi ne jouions plus au chat et à la souris, elle avait beaucoup plus de temps pour nettoyer la chambre, et quand j’avais l’occasion d’y faire attention, je remarquais qu’elle passait tous les jours maintenant que je n’étais plus là pour l’en empêcher. J’appelai Raphaël pour qu’il vienne le voir chez moi, sans lui dire que je connaissais la signification du film à ses yeux, prétextant être un fan de Garbo et des vieux films en général.
« - Tu n’es fan de rien et ça je le sais bien. Tu veux juste que je vienne chez toi pour que me poser encore un millier de questions sur ma journée, sur mes concerts, sur les idées de chansons qui me sont venues récemment.
- Je suis fan des Narcisses
- Ça je ne peux en jurer. Tu n’aimes que ce que ça te procure, un semblant de vie. En fait, je me demande bien pourquoi tu fait parti de ma cour.
- Essaye de te rappeler le nom de ton groupe et ensuite viens voir le film chez moi
- Sérieusement, même si je pouvais voir ce film, je le verrai tout seul. »
En raccrochant je savais qu’il ne viendrait pas alors j’appelais Louise Champagne, avec pour idée que s’il ne voulait pas être avec moi, elle non plus n’aurait pas le droit à sa compagnie. Elle était bien sûr libre, si Raphaël a des plans, il ne les annonce jamais avant 21h00 et nous étions en plein après-midi. Une fois qu’elle se fut engagée à venir chez moi, c’était gagné, elle ne pourrait le voir, elle tenait ses promesses et n’aurait pas annulé notre rendez-vous même pour les plans de dernière minute de Raphaël.
Elle vint avec une bouteille de rouge et un cd dont elle refusa de me révéler le contenu. Nous mangeâmes des pattes sur ma petite table de nuit, accroupis par terre. Nous bûmes la majeure partie de la bouteille sur mon lit, en regardant le film, et un peu saoul, je me roulais à ses pieds nus, observant la courbure parfaite de ses minuscules doigts de pieds, le dégradé de son vernis noir qui commençait à s’écailler, et les marques rouges de ses chaussettes basses sur ses mollets. Elle se mit à les agiter vivement pour que j’arrête de les fixer et me demanda de m’intéresser quelque peu au film, au moins pour son contexte et c’est là que, me tournant pour regarder l’écran, je me rendis compte que le film était beaucoup plus beau vu à l’envers, la tête posée au bord du lit, presque au pied de l’écran. Rapidement après ma découverte, je me rendis compte de l’intérêt du film pour mon enquête, alors que Louise, elle, semblait perdre de sa concentration, sans doute à force de l’avoir trop vu, à force d’avoir déjà parcouru les chemins mentaux sur lesquels je posais un premier pied, puis un deuxième, aussi mal à l’aise que si j’essayais de m’enfuir en courant sur de la neige. Elle observait ma chambre et me fit une remarque :
« - Ce pull, c’est pas celui de Raphaël ?
- Si je crois bien.
- Comment ça se fait qu’il te l’a donné ?
- Il ne me l’a pas donné. Il l’a oublié ici.
- Je dis ça parce que c’est un cadeau, c’est moi qui lui ait offert.
- Je n’oublierai pas de lui rendre, ne t’en fais pas.
- Il vient souvent ici ?
- Ça lui arrive oui.
- Et qu’est-ce que vous faites ?
- La même chose qu’avec toi. Nous discutons de tout et de rien, de musique et de sa vie, bien qu’il sache un peu mieux que toi taire les secrets qui le concernent »
Depuis notre rencontre, j’étais devenu ce que l’on pouvait appeler le chroniqueur officiel des Narcisses. Je me promenais toujours avec un cahier et mon enregistreur, je répertoriais la moindre chose qui arrivait au groupe, je suivais à la manière d’un journaliste chacun de leurs déplacements et de leurs concerts, et accessoirement, je m’occupais aussi de leur site internet, de mettre en ligne certains des enregistrements, sessions, concerts ou dialogues, et je distillais en ligne une infime partie de la mythologie que j’étais entrain de créer. Si je dis « je », c’est pour me donner de l’importance. En réalité, je n’étais qu’un pauvre auteur, un pauvre journaliste, je capitalisais sur quelques dons innés, je me débrouillais et lançais à leurs yeux de la poudre sous forme de mots. Et j’écoutais les histoires de Raphaël, il m’en parlait, les commentait, et parfois racontait pendant plusieurs heures, comme s’il avait déjà tout écrit, puis appris par cœur, et que maintenant il me demandait de taper l’histoire à l’ordinateur, simple dactylo. Pour tout avouer, je n’étais qu’un outil de la conspiration, un vecteur qui lui permettait de faire passer des choses qu’il n’aurait jamais pu transmettre en tant que leader du groupe. Elle reprenait, vers la fin du film :
« - Je me demande comment tu fais pour ne pas étouffer dans cette chambre. C’est un tel bordel. Y a pas de femmes de ménage dans cet hôtel ?
- Si, il y en a une, elle vient tous les jours.
- Alors pourquoi il y a plein de choses par terre qui n’ont rien à y faire ?
- Parce que c’est la nature du monde. Tu as beau ranger autant que tu veux, avoir tes armoires bien fermées, tes étagères bien en ordre, à un moment tu les ouvriras et tu les dérangera, quelque chose tombera, tu oubliera de ranger ce que tu aura sorti. Et voilà, c’est le bordel. Il faut de nouveau ranger. Le bordel, c’est l’état naturel des choses, tu ne peux rien y faire. Tout finira en bordel. Je n’ai pas de temps à perdre pour les luttes perdues d’avance. Je paie quelqu’un pour le faire, mais elle ne passe que vers midi. »
Après que le film fut finit, je manquais de m’endormir d’ennui, couché à l’envers sur le lit, perdant tout intérêt pour les pieds de Louise, pour le reste de son corps ou pour son visage. J’ignorais ce qu’elle attendait pour bouger, pour partir. Au fur et à mesure que je la connaissais, je me lassais d’elle, comme je me lassais de tout. Mon ennui avait commencé dès que notre premier baiser et s’était ancré dans son ascenseur, le tout premier soir où nous avions eu le début d’une conversation intelligible. Le sexe n’avait été qu’un détail décevant, les jours précédents je l’avais tant de fois imaginée, la façon qu’elle aurait eu de me regarder, de me tenir et de me parler, que la vérité me sembla bien fade. Elle me paraissait toujours fade, c’était une de mes caractéristiques. Toute ma vie, je l’ai traversé en traînant des pieds, tournant la tête à ce que l’on me propose et l’épiant en coin dès que l’on ne me regarde plus. J’avais cru que Louise Champagne était différente, qu’elle saurait retenir mon attention une fois passée la barrière de la connaissance mais ce n’était pas le cas. Le seul qui continuait à m’intéresser, c’était Raphaël, de par sa façon de rester un mystère plus vous en appreniez sur lui et de savoir profiter de la vie à chaque instant, de connaître le code qui permet de la tourner à son avantage. Sans doute qu’à travers mes recherches sur lui, la façon que j’avais d’enquêter auprès des gens, d’expérimenter sur mes feuilles de papier, je voulais obtenir ce fameux code. Et puis, c’était un garçon, jamais le sexe n’aurait pu me révéler toutes les raisons que j’avais de le haïr. Louise se réveilla enfin, elle bailla et se décida à me révéler ce qu’il y avait sur son cd. Elle le mit dans mon ordinateur portable, je vis les lumières des témoins bleus et rouges s’allumer, j’entendis le cd qui tournait, et elle apparut.
Camille Goemans lissa sa jupe contre ses cuisses et s’assit. Elle était blonde et ses cheveux ramenés dans une courte queue de cheval achevaient d’illuminer un visage très clair, innocent et ouvert. Elle avait l’air d’avoir 17, 18 ans au plus. Elle feignait d’ignorer que sa jupe plissée blanche montrait sa petite culotte, blanche elle aussi, par transparence. De seins elle n’en avait pas, j’essayais vaguement de comprendre si elle espérait encore ou si elle construisait elle-même son image de petite fille. « On évolue pas dans un monde de stars. Personne n’est dans le coup, même pas moi, même pas le groupe. On ne fait que s’amuser, sans prétention, parce que nous sommes des gens très sérieux, très tristes et solitaires, et nous, Les Narcisses, avons trouvé la formule pour que les gens comme ça regagnent la part d’innocence perdue tandis que l’espoir s’étiole au fil des ans. Tous, nous sommes des enfants sombres qui jouons avec notre seul jouet. Il n’y en a qu’un comme ça, personne d’autre ne l’a. C’est pour ça qu’il ne sert à rien de prétendre, de faire semblant. Pour être avec nous, il faut y croire. Il ne fait pas se forcer. Et tous le monde devient cygne. Et tous le monde devient tigre ». A ce moment-là, Raphaël me parlait en fait de Louise Champagne et appuya sa dernière phrase d’un sourire. Mais pour moi, sur cette vidéo, Camille Goemans était tout ça plus que n’importe qui d’autre : une étoile qui serait passée inaperçue dans tout autre ciel que celui-là.
La vidéo en question durait à peine dix secondes et se répétait en boucle sur le lecteur de mon ordinateur portable. Elle avait été filmée par Raphaël, avec son téléphone portable, dans le cinéma où il l’avait rencontrée. L’image était de mauvaise qualité. Elle s’asseyait des centaines de fois de suite, centaines qui allaient transformer en milliers à force de visionnage. Aussi mignonne et attirante qu’elle était, je n’arrivais pas à comprendre le pourquoi de cette fascination qu’elle exerçait sur moi, la raison pour laquelle cette vidéo devenait la dernière attraction à apparaître dans ma vie. A travers moi, j’essayais également de comprendre l’influence qu’elle pouvait avoir sur Raphaël, celle qu’elle avait eue vivante, et celle qu’elle avait morte. Je tenais Louise entre mes bras, blottie contre mon entrejambe et comme nous fixions tous les deux la vidéo, je commençais à avoir une érection, une de celles dont on ne connaît pas la provenance, une de celles qu’on croit automatique, je me sentais trahi par mon propre corps et bien malgré moi, mes sensations était développées à l’extrême, je n’avais jamais ressenti aussi fortement les évolutions de mon propre sexe, il durcissait, se frottait contre les fesses de Louise à travers mon pantalon. En l’observant, en remarquant la façon qu’elle avait de ne jamais perdre son intérêt pour cette vidéo, captation en direct par son fiancé actuel de celle qu’il aimait autrefois, je compris qu’elle aussi s’interrogeait sur le pouvoir de celle qui à jamais resterait une jeune fille. Camille Goemans. Son nom m’excitait, sa façon saccadée de bouger sur la vidéo m’excitait, l’amour que lui portait Raphaël m’excitait et j’étais certain que pour toutes ses raisons, exactement pour celle-là, Louise était autant excitée que moi. Je me décidais à la tester légèrement, à faire monter le désir entre nous.
« - Ce que j’aimerai comprendre, dis-je, c’est la raison pour laquelle Raphaël est tombé amoureux d’elle ?
- Là dessus, j’ai mon idée, c’est assez simple.
- Puisque tu m’en as déjà tant dit, continue
- Ça tiens dans une anecdote. Elle remonte au moment où ils se sont rencontrés. Ils s’étaient rendu ensemble à une fête dans la maison de quelqu’un, et la musique était très mauvaise, et quand Raphaël chercha dans la collection de disque du propriétaire, il s’exclama : « Pas un seul bon disque. Même pas de quoi trouver ne serait-ce qu’une bonne chanson». Il ajouta « Il ne doit pas y avoir une seule note jouée sincèrement sur un seul de ses disques ».
- Et alors, dis-je, m’impatientant, sentant mon excitation décliner à cause de toutes ces explications
- Voilà l’intéressant : au lieu de lui répondre quelque chose du genre « Et alors ? Profite ! Eclate-toi ! », elle lui répondit « Oui, Je sais, c’est horrible »
- Je ne comprends pas.
- Un univers entier de possibilités s’ouvrit à lui, et c’était la première fois qu’il pouvait le pénétrer. Il se passe le même ordre d’événement quand les Narcisses jouent « Shangri La » à des hordes de jeunes perdus. Ensuite, ils sont ont ramené ses disques à elle. Ils ont piraté la soirée.
- Et c’est pour ça qu’il est devenu obsédé par elle ?
- Qu’est-ce que tu en sais ? Je ne t’ai jamais dit qu’il était obsédé par elle, je t’ai juste dit que c’était une part importante de lui. Et toi, pourquoi est-ce que tu es obsédé par lui ?
- Je ne suis pas obsédé
- Tu pose des tas de questions, elle insistait lourdement, tu veux tout savoir : tu es obsédé par lui.
- Parce que c’est la première fois, dis-je pour achever la conversation, comprenant enfin l’importance de l’anecdote ».
Cette façon que nous avions de maintenir un débat à quatre et le rapprochement que Louise avait effectué avec Raphaël, avait contribué à faire grandir mon excitation. C’était déplacé, j’en avais plutôt honte, pourtant je fis de nouveau l’amour avec elle. Ça n’était pas si fréquent que cela, cela avait du arriver 4 ou 5 fois. J’ignorais vraiment pourquoi elle me faisait toutes ces confidences. Je les lui demandais, évidemment, elle n’était pas pour autant obligée d’y répondre. Quelque part, elle devait être soulagée de pouvoir dire ça à quelqu’un, de la même manière que cela avait soulagé Raphaël de le lui confier. Elle ne m’avait pas spécialement choisi moi. Elle aurait pu le dire à n’importe qui. Il lui fallait seulement un prétexte, ce n’était pas le genre de choses que l’on raconte entre la poire et le fromage. Moi, j’arrivais, et je posais des questions, je la suppliais presque de me raconter ces détails qu’elle avait depuis trop longtemps sur le cœur. Ma chance fut son besoin de les raconter afin de faire régresser cette jalousie, cette blessure que l’existence post-mortem de Camille Goemans provoquait en elle. Je ne sus jamais si ces confessions l’avait soulagé. Elle continua, donc je déduisis que oui. Au fur et à mesure que je la côtoyais, elle perdait son attrait à mes yeux, et l’admiration totale que j’avais pour elle au début se déviait incontestablement vers Camille et Raphaël. De plus en plus, le sexe devenait secondaire, et nous en ressentions l’envie uniquement après avoir évoqué leur couple défunt. Lovés l’un dans l’autre, trempés de sueurs, les yeux vers mon plafond bleu comme la nuit, nous jouions, comme des enfants peuvent le faire, à appeler les fantômes.
 
  Chapitre 7
Des oiseaux prennent leur envol, tâches noires sur le ciel bleu, à moins que je n’ai trop longtemps regardé le soleil en laissant mes pensées divaguer, tout doucement apparaître, se teinter de mélancolie, se regrouper en souvenirs, en imagination, et prendre des formes aléatoires qui s’installent en moi, se nourrissent de moi, deviennent plus grosses, plus présentes et plus fortes, obtenant lentement le contrôle par la force, et finalement trop grandes pour continuer à vivre et à se développer dans mon crane, étendent leurs ailes et me quittent au moment où Raphaël commence à parler.
Nous sommes dans le jardin d’une maison que je ne connais pas. Cela fait plusieurs jours que nous y habitons. C’est une demeure à l’ancienne, haute et serrée, située derrière une ligne de chemin de fer, le vent fait s’envoler les pages du livre que Raphaël lit à chaque fois qu’un train passe. Les carreaux sont presque tous cassés, il n’y a qu’un vide manifeste à la place de la serrure et l’herbe mesure plus d’un mètre dans le jardin. Il ne m’a pas expliqué où nous étions. Nous sommes venus, nous avons lu, écouté de la musique et dormis ici. Plus tard, Tristan viendra nous rejoindre pour que Les Narcisses puissent répéter. En réalité, ils répètent très peu souvent, si pas jamais. Ils se contentent simplement d’apprendre ensemble de nouvelles chansons, d’eux ou d’autres, les jouent plusieurs fois de suite, et c’est tout. Ils ne sont que deux dans le groupe, deux instruments et une voix, ils font des concerts quasiment tous les soirs, ils varient leur setlists et leur façon de jouer à chaque fois. Les Narcisses ne répètent pas, ils ne font pas vibrer leurs instruments pour le vide d’une pièce insonorisée, ils sont incapables de rester concentrés deux minutes d’affilés, ils ne savent pas faire semblant et mimer une chanson dans la glace fumée d’une salle de bain. Ou plutôt, ils ne veulent plus, à force de l’avoir trop fait quand ils étaient adolescents. C’est là que les répétitions se sont faites il y a longtemps. Dans la solitude de leurs chambres, la tête contre les posters, les écouteurs vissés sur les oreilles, à danser jusqu’à s’emmêler dans le fil du casque, s’effondrer à terre la tête la première et réveiller tous le voisinage. Désormais, il s’agissait de jouer pour du vrai, de regarder le visage des gens en face de vous, qui vous crachent dessus, qui vous fixent du regard, vous lancent des clins d’œil, fument des joints, se jettent dans les airs, crient vos noms, vous crient d’aller vous faire foutre. Les Narcisses apprenaient sur scène car on n’apprend qu’en vivant, par l’expérience, et sur scène, ils étaient fascinants parce qu’ils étaient en perpétuelle évolution, passant du génie absolu à l’approximatif, accélérant des morceaux, subvertissant certains passages, perdant les pédales, transcendant la situation pour trois minutes seulement, n’y arrivant plus pendant le reste du concert, ne laissant qu’un goût de sang chaud, de vie, au fond de la bouche de leurs auditeurs, jusqu’au lendemain, à l’autre bout de la ville ou du pays, sur un toit ou dans une cave, devant n’importe qui, admirateurs ou étrangers.
Il porte un caleçon de bain 100% acrylique, au motif floral sixties, coloré de vert forêt, de brun et de flammes oranges. Au-dessus, un t-shirt vert où est inscrit à la verticale « The National », et sur sa tête, des grosses lunettes de soleil de motard et des cheveux tendus en l’air par le désordre du gel séché des jours précédents. Nous ne prenons pas de douches dans cette maison sans eau. Aujourd’hui, nous sommes allés acheter des bouteilles d’eau minérale au supermarché discount et pourri à côté de la gare. Il enlève son t-shirt et verse le contenu de plusieurs bouteilles sur lui, au milieu des herbes hautes grouillantes d’insectes gras et bruyants. Son corps entier est rempli de bleus et sur son torse, de longues cicatrices dressent des routes et des allées amenant de ses épaules à son périnée, de ses tétons à son dos. Je ne sens pas ses dents grincer de douleur, pourtant les cicatrices sont encore rouges, couvertes de sang séché qu’il est obligé de frotter pour faire partir. Hier soir, la foule était particulièrement excitée par le concert, c’était une pure cave punk, remplie d’adolescents à crêtes qui dormaient à même la rue, de cranes rasés de près qui sortaient des lycées militaires et de jeunes filles un peu détraquées aux cheveux aussi noirs que leurs yeux. Il avait sauté plusieurs fois dans le public. Ils ne faisaient même pas attention, deux fois même il ne prirent pas la peine de le rattraper et il s’étala sur des pieds et des coups de genoux. C’était leur indifférence qui l’avait excité à son tour. Ils ne jouèrent que des chansons d’une minute et il ne prit sa guitare acoustique que pour sauter dans la fosse, la brandissant comme un parachute, fracassant des cranes avec, tout en laissant croire qu’il jouait, qu’il continuait à être dans un groupe. En réalité, c’était un enfant amusé, il laissait Tristan improviser des rythmes qui lui permettait de ruser, d’étirer ses gestes au maximum, de blesser le public avec sa guitare plutôt qu’avec sa musique. La guitare lui explosa dessus quand un grand garçon un peu trop fort se protégea des coups. La plupart des cicatrices proviennent des cordes qui ont lâché et, hordes de tigres en liberté, lui ont sauté dessus. Sans se sécher, il remet son t-shirt et me dit :
« Ce sont les risques qu’il faut courir. La musique c’est nous, le groupe, c’est nous. Nous n’avons pas de costumes de scène. Nous ne pouvons pas ranger nos instruments le soir et penser : « ça y est, c’est fini, maintenant je vais me reposer et reprendre ma vie normale ». Mon costume, ce sont ces griffures, et crois-moi, elles me font mal. Elles sont le signe de tout ce que j’ai toujours voulu, et elles me brûlent. Mon œuvre, c’est la négation de ce que je suis, avant tout. Quand je vais me coucher, quand je me fous à poil, je porte toujours ce stupide maquillage des Kiss. »
Je le regarde sans rien pouvoir lui dire, comme c’est le cas depuis que nous sommes dans cette maison. Il continue à s’activer et Tristan le rejoint bientôt. La maison le change petit à petit, et quand le groupe répète dans la cave, le son est si parfait de l’extérieur, si également reparti et ouvert, que j’ai l’impression que c’est elle-même qui hurle à travers ses murs borgnes.
 
  Chapitre 8
[Note de Serge Nollens : voilà exactement ce que j’appelle, à la fin du chapitre précédent, jouer à appeler les fantômes. J’ai écrit ces passages durant mon séjour à Londres. On pourrait arguer que j’avais trop de temps devant moi, que j’étais obsédé par le morbide. Quoi qu’il en soit, ce qui suit est basé sur des faits réels que j’ai quelque peu romancer, tout en étant, c’est certain, bien en deçà de la réalité.]

« - Alors tu vois, c’est à 500 kilomètres d’ici, disait Camille Goemans en tenant le bras de Raphaël pour traverser la petite rue balayée dans les deux sens par des voitures.
- Tu devrai vraiment y aller ! en les prononçant il avait découpé chaque mot à l’intérieur de la phrase. C’est une opportunité qui ne se représentera plus.
- Je n’y irai pas. Non. Pas que ce soit pas tentant. Ça l’est, réellement. J’aurai une bourse, un cadre idyllique, du temps pour réfléchir, des gens qui seront là pour m’écouter. C’est l’une des plus grandes universités de lettres.
- Alors tu vas y aller. Tu vois bien que ça te plait
- Je n’y irai pas. C’est tout.
- Tu ne dois pas t’en empêcher à cause de moi. Ça ne durera que deux ans. Je viendrai te rendre visite. On passera nos vacances ensemble, certains de nos week-end, les jours fériés et après on sera en âge d’emménager ensemble.
- Ça n’est pas à cause de ça. Enfin, tu sais bien que je préférerai être avec toi mais notre avenir nécessite quelques sacrifices c’est certain. Je n’y irai pas parce qu’ils ne vont rien m’y apprendre. Là-bas, on fait des conservateurs de bibliothèques, de musées, des traducteurs internationaux, des grands professeurs, ce genre de choses quoi. Ça ne m’intéresse absolument pas. Si déjà je m’engage dans cette voie, ce n’est pas pour avoir un vrai métier. Sinon j’aurai fait Science Po ou une Ecole de Commerce.
- Il faut bien payer les factures. Je travaille, mais c’est pas pour te donner des leçons. Je déteste ce que je fais. Mais je persiste à croire que nous ne vivrons jamais de notre art.
- Nous vivrons pour notre art, grosse différence. »
Tandis qu’ils parlaient, leur façon de marcher était hachée, en saccade, ils se faufilaient au milieu des gens sur les trottoirs, profitant d’une aspiration pour accélérer, et ils s’immobilisaient quand leurs phrases commençaient à se piétiner. Ils sortaient d’un minuscule cinéma dont ils avaient composés l’unique public. L’espace y était très resserré en largeur et les salles étaient réparties une par une sur les étages successifs. Le film avait été projeté sur un écran d’à peine deux mètres de larges. C’était Donnie Darko de Richard Kelly. Camille portait un ensemble noir, jupe au-dessus des genoux, gilet sans manche à décolleté recouvrant un haut en mousseline transparente qui dépassait par-dessus sa jupe. Aux pieds, elle portait des chaussures à talons argentés qui laissaient presque tout son pied découvert. Ses cheveux blonds encadrait son décolleté de vagues qui prenait des reflets châtains contre son gilet noir. Il portait des chaussures noires à pointes, un jean et une chemise noire, cette dernière dépassant très largement par-dessus une veste en jean bleu sombre qu’il portait boutonnée et à laquelle était accrochée un badge blanc et rouge. Ils portaient des paquets et se tenaient par le bras et n’avaient absolument pas conscience de ressembler à une rencontre incongrue entre voyageurs temporels. Dans la salle de cinéma, ils répétaient avant même que le film ne commence certains dialogues en sortant leurs emplettes des paquets, vinyle « This Charming Man » des Smiths, fringues, carnets Moleskine, affiche Chet Baker. C’était la première fois qu’ils voyaient le film ensemble, et déjà avant que le projecteur ne s’allume, ils le partageaient, se distribuaient les rôles pour les saynètes semi-improvisées, intervertissant parfois les rôles d’hommes et de femmes, balbutiant de mémoire les dialogues à voix basse, cherchant le texte si fort qu’ils l’inventaient, finissaient par se le murmurer à l’oreille, ne jouant plus, récitant d’une voix monotone jusqu’à ce que leurs tentatives se supervisent à l’écran dans la pénombre.
Plus tard dans la rue, Raphaël demanda :
« - Comment est-ce que tu vois notre avenir ?
Il y a plusieurs scénarii, non ? Il ne peut y en avoir qu’un, les possibilités sont trop nombreuses. Ok, parfois je nous vois pauvres. Parfois je nous vois riches. Tu y as déjà pensé beaucoup à ces avenirs ? s’enquerra Camille.
- A chaque fois que je suis seul. J’essaie de ne pas me laisser submerger par ce genre de réflexion quand nous sommes ensembles. De toute façon, je n’ai pas le temps d’y penser. Par contre, quand je suis tout seul, à chaque fois que je m’ennuie, que je me pose trop de questions et que je commence à voir du noir, j’y pense et ça me rassure.
- Quand je disais riche, je ne voulais pas forcément dire riches en argent. Je vois plutôt ça comme riches en opportunités. Je nous imagine nous faire inviter dans des palais brésiliens, nous irions faire les marchés dès quatre heures du matin et les soirs nous irions au théâtre. Tu jouera ta musique avec juste une guitare dans des salles d’opéra et moi je murmurerai mes vers et ma prose à même les rues.
- Tu crois vraiment que ce genre de choses sont encore possibles ?
- Nous ne serons pas des gens célèbres, jamais. L’important, c’est d’avoir assez pour vivre sans crever de faim.
- Oui et nous serons invités par les états étrangers, nous résiderons dans les ambassades françaises toute l’année, 360 jours par an. Les quelques jours restant nous les passerons dans des hôtels ici, histoire de voir comment la ville a changé, pour mieux la quitter à nouveau.
- Est-ce que c’est possible, ? J’ai le péché de croire à ma bonne étoile. Il y a certaines preuves qui ne trompent pas. Allumer la télé et voir un épisode d’une série bidon qui est entièrement sonorisée par des chansons du Velvet. Voir un film dont le personnage s’appelle Raphaël et ce même personnage tombe amoureux d’une fille qui s’appelle Camille – et c’était avant de te rencontrer. Être totalement perdue à l’étranger et dans la chambre d’hôtel, trouver un livre de René Crevel en espagnol. Tout ça m’est arrivé, ça ne prouve rien sinon la chance, l’existence d’un fil qui fait tenir debout nos vies. Alors oui ces vies sont possibles si nous avons le talent. Tout tiens là-dedans, non ? Sommes-nous assez talentueux. Si nous ne le sommes pas, nous sommes fichus. Tout nos plans tombent à l’eau, et tout ce que nous faisons aujourd’hui, notre temps libre, mes études, nos passions et notre amour : tout ça s’envole en fumée. Pour toujours.
- Certains jours je suis sûr de mon talent, quand j’invente une mélodie qui me semble extraordinaire. Le lendemain je la réécoute et elle me semble nulle. Sommes-nous assez talentueux ? Si nous ne le sommes pas ça veut dire que nous vivrons une vie pauvre, c’est ça ? Je sais que ce que je fais en ce moment, mon travail à l’usine, c’en est un avant goût. Dans cette version, nous ne nous verrons que le soir, après le travail. Nous aurons une maison, aussi grande soit-elle, pareille à celle de tous le monde. Chaque jour nous ressasserons nos vieux rêves d’enfance pour mieux les abandonner. Nous aurons vendu nos collections de disques. A la place, nous achèterons les disques à la mode pour nos enfants, et nous commencerons à aimer ça. Nous aimerons aussi notre travail abrutissant, nous tomberons amoureux de nos patrons respectifs, en secret. Quand nous ferons l’amour, nous penserons à eux, sans arrêt, n’osant pas nous l’avouer, n’osant pas leur avouer. Finalement, nous nous séparerons et la garde des enfants serait partagée. Nous ne penserons plus qu’à notre boulot, nous aimerons toujours nos patrons et jamais nous ne leur avouerons. Aussi horrible que ça puisse paraître, ça me semble toujours mieux que ma vie avant toi. Sauf la dernière partie bien sûr. »
Tout à leur kaléidoscope de vies heureuses et malheureuses, ils prirent un verre dans un bar enfumé, évoquant les suites de leurs spéculations, déployant à chaque fois un peu plus l’éventail des possibilités. Ils en furent bientôt à la fois enivrés et dégoûtés comme par la vodka qu’ils se partageaient. Ils se stoppèrent d’eux-mêmes dans leur élan, laissant un grand blanc mutuel dans la conversation, histoire de redescendre sur terre, dans ses instants délicieux réglés par le bruit des chocs entre les boules du billard au milieu de la salle. Ils n’y arrivaient plus.
« - Quand est-ce que tu pars, demanda Raphaël d’une voix éteinte.
- Dans trois heures, soupira Camille. Mes parents tiennent absolument à ce que je les accompagne. Je leur ai bien parlé de toi mais c’était prévu de longue date, alors …
- Dans ce cas, quand est-ce que je te revois ?
- Lundi matin, aux aurores. Ou bien dimanche soir, tard.
- Ce sera dimanche soir pour moi, sourit Raphaël. »
Ils se prêtèrent au jeu du billard une fois que celui-ci fut dégagé. Ils firent une partie à deux, se moquant d’eux-mêmes, inventant des nouvelles techniques, refaisant encore et encore les dialogues du film qu’ils venaient de voir. Camille gagna. Quand elle se penchait pour jouer, elle fixait la boule blanche avec la même intensité que quand elle le regardait amoureusement. Rien n’aurait pu la déconcentrer, son visage était parfait, plus beau encore qu’à la normale, elle n’avait pas de rictus, aucune grimace, juste une beauté naturelle, un petit sourire en coin, des yeux ronds et brillant de gentillesse, un menton presque invisible, des cheveux qui effleuraient le rebord de la table. En sortant du bar, l’après midi s’était déjà écoulé et Camille devait rentrer chez elle. Pourtant ils savaient qu’ils venaient de tromper le temps et leurs pensées, ils pouvaient le comprendre quand ils se regardaient, sans rien dire, gardant leurs idées en eux-mêmes de peur de les renforcer, de leur donner une forme qui serait ensuite indestructible. Comme du cristal.
« - Je n’arrête pas d’y penser, finit par avouer Raphaël.
- A quoi, demandait Camille faussement naïve, puis se reprenant, je sais bien à quoi tu pense, j’y pense aussi.
- C’était trop pessimiste. Et c’était trop optimiste. Notre avenir sera sans doute ni riche, ni pauvre. Juste entre les deux.
- Et ce sera bien, j’en suis sûr. Quand même, j’ai peur, frissonna Camille.
- Moi aussi, dit Raphaël pour la rassurer et s’effrayer lui-même.
- Comme je pense tous le temps à notre avenir, cette peur je l’ai tous le temps avec moi.
- On en a déjà parlé. On dirait que nous sommes obsédés par l’avenir. Au présent, nous sommes là, ensemble, et c’est le plus important, non ?
- D’ailleurs qui dit que nous vivrons notre vie ensemble ?
- Je le souhaite, j’en mourrai sinon. Mais c’est vrai que n’importe qui d’autres que nous, qui nous verrait ensemble depuis une semaine seulement finirait par rire de nos doutes et de nos suppositions. »
C’est de cette manière que sur le large trottoir presque vide d’une petite avenue qui menait chez Camille Goemans, ils s’arrêtèrent de marcher en même temps qu’ils s’arrêtèrent de vivre sur leur île déserte. Ils observèrent le fond de leurs yeux, les lèvres posées les unes contre les autres, et commencèrent à voir leurs iris devenir flous, aqueux, s’effondrer et couler le long de leurs joues.
« - On répète sans cesse les mêmes choses, finit par avouer Camille en s’adressant à elle plus qu’à Raphaël. Comme les dialogues de ce film.
- On n’est pas prêts. C’est la vérité. Nous nous sommes rencontrés trop tôt. Nous, ensemble, c’est un cadeau, une coïncidence qui n’arrivera qu’une fois dans notre vie, mais elle est arrivée trop tôt. Quand on a eu le temps d’écrire quelques chansons, commenta très sérieusement Raphaël, on a de quoi faire un single. Si on commence à vouloir faire un album, on court droit à l’asphyxie.
- C’est la pire métaphore qu’on ne m’ai jamais faite ! éclata de rire Camille, ses yeux coulant encore sur ses joues, cette fois plus de tristesse, mais de rire. »
Ils étaient arrivés au pied de l’immeuble de Camille et riaient de concert sous l’arbre planté dans un îlot de terre d’à peine quelques centimètres au milieu de la nature de goudron. Leurs rires se calmèrent et Camille dit :
« - Je n’irai pas dans cette université l’année prochaine. D’ailleurs je vais arrêter d’étudier les lettres.
- Pourquoi ? s’étonna Raphaël
- Parce qu’on apprend pas à devenir écrivain. Je veux dire, ça ne s’enseigne pas. Il n’y a que moi qui puisse le faire, moi en vivant, moi en écrivant, moi en lisant, moi en travaillant. Elle marquait des pauses de plusieurs secondes entre chaque ‘moi’, le temps d’imaginer la suite.
- Je le sais, répondit Raphaël. Je sais bien, mais pour vivre, comme tu dis il faut faire des choses, l’écriture n’est pas mère d’écriture.
- Ecoute … elle prenait son souffle. Ecoute moi bien. Tu as raison. On n’est pas prêts. Alors on ne se verra pas, ni dimanche, ni lundi. On va se laisser du temps pour grandir, chacun de son côté. Toi tu vas travailler ta guitare à chaque fois que tu aura du temps libre. Tu ne feras que ça. Et moi je vais travailler mon écriture et je vais essayer de vivre. Peut-être que je vais essayer les Beaux-Arts, en candidat libre. Ou quelque chose de beaucoup plus sérieux et austère, pour me secouer un peu, faire en sorte que l’écriture soit un moyen de survivre, une question de vie ou de mort. On va se donner un an, et dans un an jour pour jour, on se donne rendez-vous dans le bar où on a joué au billard. On boira de nouveau de la vodka, on fera une partie de billard et cette fois je te laisserai gagner. Tu peux même t’entraîner toute cette année pour essayer de me battre. Je te promet de ne pas toucher à un billard pendant ce temps. Et dans un an, on se retrouvera et on ne se quittera plus jamais. Parce qu’on aura une vie riche. Dans un an, on se mariera , et à la cérémonie, on invitera plein de gens de nos deux familles, qui bien sûr ne comprendrons rien à notre amour mais pourront se régaler avec le buffet et danser toute la nuit. Nous, on passera nos propres disques, et au moment de la valse des mariés, on passera Waltz#2 d’Elliott Smith. Ce sera ce genre d’amour. » Elle marqua une pause, scruta le visage de Raphaël, essayant de deviner sa réaction, entre tristesse et confiance.
« Tu es d’accord ? lui demanda-t-elle. » Il était presque de bois, perdu, sachant bien qu’elle avait raison. Il réfléchit. Il repensa à tous ce qu’il avait pu lui dire depuis leur rencontre. A la façon dont, inexorablement, il avait commencé à faire des erreurs, à être moins intéressant, à la façon qu’avaient eu ses phrases de devenir de moins en moins belles et de plus en plus sordides. Il ressentait atrocement le constat horrible de leur rencontre arrivée trop tôt. La rencontre d’une vie, gâchée, menacée de destruction dans l’œuf, parce qu’arrivée à deux être pas encore armés, pas encore prêts. Il hocha la tête, répondit « Oui » d’une voix à peine audible. Il était d’accord, terriblement d’accord, il aurait même pu se reprocher de ne pas en avoir eu l’idée. « Alors on ne se verra plus ? », demanda Camille, comme effrayée par sa propre idée. Raphaël secoua la tête et son « Non » fut recouvert par les klaxons de plus en plus pressants et de plus en forts des voitures qui déboulaient dans l’avenue où habitait Camille, les rétroviseurs parés de fleurs, de tissus rouges et de mousseline. D’abord, des voitures de collection ouvrirent le bal, leurs lourds klaxons retentissant longtemps, elles roulaient au ralenti, deux par deux, parfaitement alignées, des hommes âgés très bien habillés les conduisaient, sortis de la même époque que les voitures, les cheveux blanc, des moustaches toutes aussi pures, des yeux impassibles que l’on distinguait à peine à travers les énormes pares brise. Après trois rangées semblables, arrivèrent des véhicules plus disparates, désordonnés, tous des modèles différents, des voitures de sports aussi bien que des épaves, et même, sur le côté, un scooter, dont c’était le conducteur, au lieu du véhicule, qui portait les enluminures, bouquet de fleurs dans la veste à moitié fermées, rubans autour du casque. Au milieu de cette cacophonie de klaxons enfoncés de toutes leurs forces par les familles, une petite Coccinelle rose décapotable se détachait parce qu’elle ne klaxonnait pas. Son chauffeur était concentré sur la route pour éviter d’emboutir une voiture du cortège, et à l’arrière, la mariée était debout sur les sièges, éructant de joie dans des petits rires très sonores. Elle incitait le mariée, assis à côté d’elle en lui tenant les jambes, à venir la rejoindre, mais il restait sur son refus qu’il exprimait avec délicatesse pour ne pas décevoir sa femme. L’oubliant et se concentrant à nouveau sur sa joie, elle laissa échapper le bouquet qu’elle tenait pourtant fermement dans sa main gauche et il tomba sur la route, comme si elle l’avait vraiment jeté d’elle-même ainsi que le voulait la tradition. Puis vinrent enfin les amis qui composaient la majeure partie des invités, la plupart à vive allure, klaxonnant très sporadiquement mais le plus fort possible, plus pour essayer de retrouver leur chemin grâce aux échos des autres véhicules plus en avant que pour célébrer le mariage. Plusieurs dizaines de véhicules passèrent ainsi, certains décorés, d’autres non, certains enthousiastes, d’autres non. A la soirée, il n’y eut aucune chanson d’Elliot Smith. Sur la route, juste à la hauteur de chez Camille, il ne restait plus grand chose du bouquet de la mariée, à peine quelques pétales de roses rouges éparpillées un peu partout, sans que l’on sache vraiment si c’était l’œuvre de l’absurde cortège.

Vingt trois heures sonna à l’église et il entra dans le hall. Combien de fois le clocher avait-il sonné en vain depuis qu’il habitait avec Tristan chez Louise Champagne ? Un nombre impressionnant sans doute qui chaque fois faisait résonner en Raphaël la lourdeur de son erreur, près de neuf mois auparavent. Quelle logique malade avait pu lui faire penser que s’éloigner de Camille Goemans était une bonne idée ? Bien sûr, il avait depuis rencontré Tristan et Louise, qui l’avait sans doute rapprocher de ses idéaux musicaux. Mais il lui était impossible de se cacher à lui-même le fait qu’il n’était plus que le fantôme de lui-même. Plus rien n’avait de goût. Il ne souriait plus. Jamais. Avant de rencontrer Tristan et de quitter son job, il avait failli y devenir fou, de plus en plus isolé et pourtant de plus en plus entourés de démons, de peurs, d’ennemis imaginaires. Pour Tristan et Louise, cette nouvelle personnalité était véritablement la sienne : ils ne le connaissaient pas auparavant. Et il ne côtoyait plus personne de son ancienne vie. Il était le seul témoin de son changement. Un témoin effrayé et incapable de changer les choses. Camille semblait aller mieux que lui. Les rares informations qui lui parvenaient étaient enthousiasmantes et en matière artistique au moins, tout se passe bien pour elle, elle semblait même être en bonne voie pour décrocher une publication. C’était sans doute cela le plus horrible : pour lui aussi, tout allait au mieux dans ce domaine. Il avait écrit des chansons splendides sous le coup de la tristesse. Il avait passé ses journées solitaires à devenir un très bon joueur de guitare. Il avait usé de son désespoir pour agir sans crainte et oser sonner à des portes qui lui aurait semblé inatteignables quelques mois plus tôt. Tout allait bien. Tout arrivait. C’était génial. Voilà ce qu’on lui répétait. Voilà ce qu’il se répétait. Encore et encore et encore. Le plan marchait à merveille. Le pacte de Raphaël et Camille étaient la meilleure idée qu’ils aient eu.
Une nouvelle fois, il avait passé sa journée à boire dans des bars jazz et à marcher dans la ville, tentant inlassablement d’en fouler toutes les rues, tous les recoins, toutes les impasses. La main tremblante, il mit plusieurs minutes à réussir à enfoncer la clé de la boite aux lettres dans la serrure. Il réussit finalement à l’ouvrir et un amas de publicités, de factures et de colis s’effondra à ses pieds. Plus il essayait d’en ramasser plus il en tombait de la boite. Un voisin, lui proposa son aide sans même s’arrêter, s’enfuyant directement dans la rue sans laisser à Raphaël le temps de répondre à sa proposition. Exaspéré et épuisé, il réussit tout de même à refermer la boite aux lettes, quasiment vide, et laissa les restes à terre, songeant à redescendre plus tard. Longtemps il avait attendu des réponses de maison de disque, de salles de concert et tout cela n’était plus que paperasse, ordures, au milieu d’autres ordures sur le sol sale du hall d’entrée. Il était trop triste et trop saoul pour que cela ait une quelconque valeur. Il appuya sur le bouton de l’ascenseur, l’entendit qui s’actionnait plus haut et sous le bruit de sa mécanique, il crut discerner d’autres bruits, plus discret, un pressentiment ou une hallucination alcoolique qui lui fit continuer plus loin dans le hall et ouvrir la porte de la cage d’escalier : Louise Champagne était assise sur la toute première marche, la figure pâle.
« - Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-il
- Je t’attendais.
- Mais, pourquoi dans la cage d’escalier ? Comment tu pouvais savoir que je te trouverai ?
- Je t’ai vu attendre devant l’immeuble. Je t’ai vu et je t’ai même appelé.
- Je n’ai rien entendu
- Ecoute, il vaut mieux monter, quelque chose s’est passé. »
Elle gravit les marches en premier, d’un pas rapide qui n’avait rien d’énergique. Elle avait des cernes sous les yeux et paraissait énormément inquiète. Arrivée devant sa porte, elle mit les clefs dans la serrure et ne tenant plus, se tourna vers lui pour dire : « Il y a eut un problème : Camille est morte. ». Le temps de prononcer cette phrase, la porte était ouverte et ils pénétrèrent dans son appartement. Raphaël mit du temps à comprendre ce que Louise avait dit. Il chercha dans ses souvenirs qui pouvait être cette Camille. Il pouvait voir un visage s’associer avec ce nom mais n’arrivait pas à se rappeler où est-ce qu’il l’avait connu. Dans un éclair de lucidité, il pensa que l’alcool jouait des tours à sa mémoire. Enfin il crut se souvenir d’une fille dans sa classe en 3° qui s’appelait ainsi et déclara, soulagé :
« - C’est tout ? C’est pas grave tu sais, je la connaissais à peine cette fille.
- Quoi ? répondit Louise, estomaquée, mais gardant un sang froid et un calme étonnant qui transpirait la compassion. Ecoute, sa famille a appelé ici, parce que c’est la dernière adresse de toi qu’ils ont retrouvé dans ses affaires, mais elle est morte depuis plusieurs jours, ça leur a pris du temps pour pouvoir te joindre. Ils disent qu’elle t’a laissé un mot, tout un carnet même, dédié à toi. Ils pensent que c’est un suicide, enfin, ils ne savent pas. Ils disent qu’on ne saura jamais.
- Oui, je comprend, reprit-il le plus sereinement du monde. Je vais essayer d’aller à son enterrement quand même.
- Elle a déjà été enterrée. Attends tu ne comprends rien ? demanda-t-elle complètement perdue par ce retournement de situation. Elle est morte. Elle est morte et ça ne te fait rien du tout ?
- Ben, pas grand chose en fait. C’était pas spécialement une amie. »
Il alla s’asseoir devant la fenêtre en mansarde, et quelque peu mélancolique, il observa la jolie vue de la ville illuminée de lumières artificielles.
« - T’es bourré ? Tu pue l’alcool et la sueur ! affirma Louise qui s’approchait de lui et lui toucha le dos avec deux doigts.
- Oui. J’ai du traversé toute la ville pour venir ici. Toute cette ville-là ! montra-t-il du doigt par la fenêtre »
Après, il resta à la fenêtre, totalement muet, avec l’air de réfléchir comme s’il réalisait petit à petit ce que Louise lui avait dit. Camille Goemans, la femme de sa vie, était morte. En vérité, il avait simplement envie de vomir, mais était-ce la liqueur ou son âme ? Vers 3h du matin, Louise déplia le canapé dans lequel il avait l’habitude de dormir et l’aida à se déshabiller et à se coucher. C’était la première fois qu’elle le voyait nu. Il était toujours muet, il bougea machinalement, se laissait modeler à la guise de Louise. Elle réussit à le faire se coucher sous les draps. Elle lui demanda s’il avait maintenant compris ce qu’elle lui avait dit et il répondit simplement, avec la voix d’un enfant, qu’il voulait voir par la fenêtre. Elle poussa un peu le canapé-lit vers la gauche de façon à ce qu’il puisse voir un bout du ciel étonnamment orangé en restant couché. Elle mit « Get Ready » de New Order à jouer faiblement sur la chaîne. C’était le disque sur lequel il s’endormait toujours. Il lui suffisait de se coucher, de l’écouter en entier, et à la dernière note de la dernière chanson, il s’endormait. Elle vint s’allonger à ses côtés, tout habillée sur les draps, prit la tête de Raphaël entre ses bras chauds et nus :
Crystal
60 miles an hour
Turn my way
Vicious streak
Primitive Notion
Slow Jam
Rock the shack
Someone like you
Close Range
Run Wild
Elle le berçait endormi et attendit qu’une larme sorte enfin de sous ses paupières closes.
 
  Chapitre 9
Milles personnes croyaient aux fées. C’est assez incroyable, milles personnes, milles vies, milles façon de voir, milles réveils au matin, milles sommeils la nuit. Et ce n’était que le début. Il y en aurait d’autres, par paquets, des enthousiastes, des sauteurs, des fumeurs de joints, ceux qui essayeront de monter sur scène et se feront jeter par la sécurité, ceux qui plus au fond resteront immobiles les yeux fermés, ceux qui auront des t-shirts imprimés du visage de Raphaël, ceux qui revendront des places à l’entrée de la salle. Ils étaient déjà tous là, entassés dans la plus grande salle de concert à l’intérieur de laquelle Les Narcisses avaient eu l’occasion de jouer. A ce sujet, je me rappelle une phrase prononcée par Raphaël, entre deux chansons, pendant que Tristan quittait sa batterie et accordait une guitare. Il disait, en sueur, si exalté qu’il devait s’agripper au micro pour ne pas tomber, planté au milieu d’une scène immense sur laquelle Les Narcisses avaient éparpillé leurs instruments qui atténuaient l’impression de vide, pendant que le public lançait des cannettes de bière, des boulettes de papiers et quelques fleurs éparses, il disait : « Quand il faut que je me lève, que j’entre sur scène, j’ai toujours cette impression de stress immense qui me prend entièrement et me retire le contrôle de moi-même. C’est le trac. Je ne peux avancer. Alors je pense à ces chansons, si personnelles, que je vais jouer, je les ai tellement répétées qu’elles en deviennent automatiques, si bien qu’elles peuvent me faire redevenir moi-même, seul au milieu de vous tous, il n’y a plus de scène, ni de groupe. Juste moi, avec une guitare. Ensuite, juste les souvenirs que ça m’évoque ». Un tel monologue, prononcé dans un chaudron comme celui-ci, à l’exact moment où, de quelques pièces acoustiques, Les Narcisses allaient passer à leur version électrique de Shangri-La, paraissait très étrange et je me souviens que, comme je me promenais dans le public avec mon enregistreur, un grand silence se fit, les spectateurs n’y comprenant rien, et si jamais ils avaient entendu ce qu’il avait marmonné, et rien n’était moins sûr, alors ils ne saisissaient pas le fait qu’il le dise ainsi, sur une scène, de but en blanc, sans cohérence. Je commence à me demander s’il n’a pas plutôt prononcé ça dans la conférence de presse à laquelle j’assistais quelques minutes avant le concert. Ça m’intrigue tant que je suis obligé de fouiller dans mes différentes bandes jusqu’à retrouver celle du concert, et d’entendre, effectivement, sa voix faire surgir cette phrase de nulle part. Dans l’après-midi qui avait précédé ce concert, je regardais la vidéo de Camille Goemans pour la première fois depuis près d’une semaine tout en réécoutant quelques enregistrements live au hasard. J’essayais de saisir sa voix, de savoir de quelle façon elle pourrait parler, comment elle pourrait articuler, afin de pouvoir me resservir de cette voix à l’infini de la même façon que je me servais de son image sur la vidéo. Après plusieurs heures, il me sembla que Camille devait avoir une voix aiguë, claire et féminine, à l’inverse de celle de Louise Champagne qui résonnait dans sa gorge et s’épanchait lentement dans l’air. Au téléphone, Raphaël m’annonça que j’étais invité à Londres avec le groupe pour une série de concerts. J’ai répondu par l’affirmative sans même penser aux conséquences qu’aurait le fait de quitter ma chambre d’hôtel et de partir à l’inconnu. Il était prévu que le voyage à Londres dure un mois. C’est tout ce dont je me rappelle avoir entendu car je regardais simultanément la vidéo de Camille, j’imaginais sa voix, et au fur et à mesure que Raphaël me parlait, j’imaginais un dialogue entre eux deux, je les imaginais côte à côte, puis l’un en face de l’autre, main dans la main, et puis je les imaginais au lit, je les imaginais vieillards dans une retraite au fond d’une forêt, je les imaginais affronter des aventures incroyables et terrifiantes. Je n’écoutais pas Raphaël. J’acquiesçais à mes propres songes. Dans toutes les recherches que j’avais effectuées, je n’avais jamais réussi à mettre la main sur une photo de lui et de Camille ensembles. J’avais demandé à Louise, j’avais fouillé dans les affaires de Raphaël. Personne ne semblait en avoir connaissance. Pourtant, j’étais sûr qu’il en existait. J’étais prêt à tuer pour l’avoir, j’étais prêt à revendre mon enregistreur, à torturer Raphaël jusqu’à ce qu’il avoue où il avait pu la cacher. J’avais fait de cette photographie la quête ultime en sachant bien que la trouver signifierai l’accession à la béatitude, j’étais même prêt à laisser tomber mes relations privilégiées avec Les Narcisses, tous ces concerts et tous ces disques, rien que pour l’avoir. En fait, une fois que je l’aurais eu, je les aurais laissé tomber de toute façon. Je me serais enfermé quelque part avec tous les vivres nécessaires et j’aurais attendu de vieillir. J’aurais recommencer à attendre que la mort vienne me chercher. Pour elle, j’aurais eu une offrande qu’elle n’aurait su refuser, un appât qui a coup sûr l’aurait fait sonner à ma porte, pleine de déférence et de courtoisie : la beauté d’une morte. Au fond, pensai-je, j’étais sorti de ma retraite pour trouver cet appât et pour rien d’autre, parce que je ne pouvais réussir sans lui. J’étais obsédé par le morbide, par la mort de Camille Goemans et la mienne. C’est pour cette raison-là que le visage de Louise m’avait, d’un coup d’un seul, excité. Il y avait quelque chose de la mort dans son regard. Elle avait monté un groupe avec Lina Bardi et Conroy Maddox, ils se faisaient appeler Johann Rep. De son côté, Simon Kick, déprimé, avait tenté de se suicider et avait atterri en prison après avoir voulu forcer un pharmacien, sous la menace d’une arme, à lui préparer un mélange mortel de médicaments. La police était arrivée à temps et le pharmacien, compréhensif, n’avait pas donné suite à sa plainte. Dès sa sortie, Simon Kick auditionnait des musiciens pour remonter les Kicks. L’image du pharmacien, obligé de tuer quelqu’un pour ne pas mourir, est irrésistible. S’il ne prépare pas de quoi permettre à Simon de se suicider, il est mort. S’il le prépare, il a une mort sur la conscience. Et Simon qui, trop peureux pour se donner la mort de lui-même avec ce que ça implique de volonté et de douleur, est prêt à tuer quelqu’un pour qu’il le fasse à sa place. Cette histoire offre une drôle de résonance avec la mienne et si j’étais moins sérieux, c’est le genre de chose que j’aurai pu faire. Johann Rep passait en première partie des Narcisses durant ce concert gigantesque pour les deux petits groupes qu’ils étaient. C’était la première fois que Louise allait se produire sur scène, elle jouait de la basse dans le groupe, Conroy Maddox était le guitariste, Lina chantait, jouait des claviers et mettait en place la beat box qui faisait les percussions. Dans le coin de la scène, attendant de rentrer, son visage était tétanisé. Elle avait retrouvé ses cheveux noirs et les tenait tirés dans une queue de cheval qui faisait ressortir la proéminence de son crane et la pâleur qu’avait pris son visage à cause de l’anxiété. Comme la climatisation soufflait à cet endroit-là, elle portait un coupe-vent et grelottait en se soufflant dans les mains, plus, j’en étais sûr, transis de peur que de froid. Ce que l’on remarquait le plus, c’était ses yeux. Ses sourcils s’étaient comme effacés pour ne pas déranger la vision des deux amandes, démesurément grandes, à l’intérieur desquels les pupilles, complètement dilatées, étaient très légèrement asymétriques. Elle ressemblait à une rêveuse éveillée, un peu comme si, hors de son corps, elle se voyait agir, avoir peur, monter sur scène, sans avoir aucun contrôle sur ses actions. Le reste, le premier concert de Johann Rep et ce qu’il y advint, je ne le vis pas parce que j’étais backstage à discuter avec Tristan des Narcisses. Ma volonté première avait été de chercher Raphaël et de lui demander ce qu’il ressentait avant son plus grand concert, mais il était assis en tailleur sur le bord de la scène, à la vue de tous, regardant en solitaire jouer Johann Rep, scrutant tour à tour Louise puis Lina. Le concert des Narcisses, lui, fut un de ces moments dont on peut affirmer avec cette certitude qu’il fait parti de la vie, en comparaison avec tout ceux en demi-teinte, les moments d’attente, les moments de frustration. J’avais, presque flottant dans le public, ressentit une émotion aussi forte que la première fois que je les avais vus sans savoir qui ils étaient. D’une manière totalement époustouflante, ils n’avaient pas manqué leur premier rendez-vous avec la gloire et ce soir-là ils jouèrent une set-list impressionnante de 17 titres. Les Narcisses s’étaient isolés et préparés à ce concert pendant des semaines en travaillant tout spécialement à des nouveaux morceaux bien plus qu’aux habituels numéros qu’ils jouaient de toute façon tous les soirs. Ainsi le concert s’étendit sur 1 heure 15 durant lesquels Raphaël et Tristan se débattaient contre eux-mêmes pour arriver à aligner :
Rubbergun (Les Narcisses)
Corpus Delicti (Les Narcisses)
Traces to nowhere (Les Narcisses)
The Last Evening (Les Narcisses)
Drive with a Dead Girl (Les Narcisses)
Suffragette City (David Bowie)
Into the night ( David Lynch, Angelo Badalamenti, Julee Cruise)
Acadia (Les Narcisses)
Les Papillons Noirs (Les Narcisses)
Shangri La ( The Kinks)
Quimper and Me (Les Narcisses)
La Chapelle Rouge (Les Narcisses)
Infernow (Les Narcisses)
Sherilyn Fenn (Les Narcisses)
Sous tes vêtements (Les Narcisses)
The Wakefield Tower (Les Narcisses)
Curtana (Les Narcisses)
Ce fut un succès acclamé par la salle et par une bonne partie de la presse musicale indépendante. A la fin du concert, alors que la salle était vide et que j’aidais à ranger le matériel, Raphaël s’enquit de ma réaction face au concert, ce à quoi je répondis, aussi exalté et époustouflé que je pouvais l’être : « C’était le meilleur moment de ma vie entière. Il existe des moments comme ça où on est obligé de se dire ‘Ok, ok pour les mauvais trucs, ok pour la douleur et la tristesse. Et tant pis si je suis un abruti. Mais ça, ça méritait d’en arriver là pour le vivre’. Voilà ce que c’était pendant une heure et quart. » Et il sembla vraiment honoré de ce que je venais de lui dire. Il mentionna qu’une heure et quart était la durée de tout bon film comique en noir et blanc comme ceux des Marx Brothers et que de fait, cela devait convenir à des jeunes qui voulaient passer du bon temps. Déjà, il n’était plus le même. Il n’était plus celui qui sur scène, sur le côté pendant Johann Rep et dans les coulisses avant le concert, transpirait, buvait et se jetait dans mes bras en sortant de scène comme il l’avait fait avec toute la bande. Après ce moment là, il avait changé, comme dissout dans nos bras et sur nos vêtements, il était redevenu Raphaël Dermée, calme, justifiant ses actes, précieux et déterminé. Sur scène, il était une furie nommée Raphaël Narcisse, il était sans gêne, il maîtrisait tout et tous le monde, il dictait ses mouvements à une salle de 1000 personnes, d’un geste il faisait s’arrêter la batterie de Tristan, il n’était pas musicien, il était la musique. A un seul instant, quand il prononça son petit monologue déplacé sur le trac, il était redevenu Raphaël Dermée et la foule l’avait immédiatement ressenti, elle ne savait plus quoi faire, les jeunes se regardaient pour savoir quoi hurler, qui pousser, de qui faire leur nouveau leader. Raphaël avait retrouvé son statut d’apprenti, apprenti musicien et apprenti homme, il était un adolescent, il redescendait dans le public et s’habillait d’un t-shirt à sa propre effigie. Un peu effrayé par ce qu’il se passait dans la salle, il baissa les yeux pour mieux voir sa guitare et Les Narcisses entamèrent Shangri-La. Quand il eut à relever la tête à nouveau, la salle était sienne comme si rien n’avait changé. A travers cet amas de chansons punks, de danses gitanes et de morceaux de comptines à peine finies, il se débattait pour avoir le contrôle, il regardait la salle et chacune des milles personnes avait l’impression qu’il les regardait personnellement, il leur donnait l’impression qu’ils étaient importants s’ils pouvaient assister à un tel spectacle et pareil à tous les autres, je me suis fait avoir. Il était extraordinaire, chacun de ses mouvements paraissait étudié, ses poses et son visage semblaient bien plus réel que nos propres vies et nous étions persuadés de vivre un moment d’Histoire et très certainement nous aimions Raphaël, nous l’aimions plus que nos familles et que nos copines, bien plus que nous-mêmes, que la télévision et que le Président, que le football et nos jobs. Il nous offrait l’illusion que le monde pouvait durer, que l’avenir pouvait exister et que le lendemain ne serait pas anecdotique. Devant moi, pliant des câbles de guitares, ce n’était plus le même. Je n’aurai pas osé parler à Raphaël Narcisse mais quand même, j’aurai payé cher pour le faire, tandis que je complimentais et plaisantais avec Raphaël Dermée sans même me poser une question. C’était un de ces drôles de paradoxes que j’avais appris à repérer en pénétrant le monde de la musique. Le fait d’être sur scène brûlait toute son énergie et une fois backstage, le concert terminé, il était de plus en plus extenué au fil des soirs. Il n’y avait plus d’étincelle dans ces yeux, plus d’aura autour de lui. Il devait sans doute ressembler ainsi à l’adolescent qu’il était seulement quelques années auparavant. Le concert constituait la première apparition de bon nombre de chansons. Parmi elles se distinguait une bonne poignée qui aurait fait de futurs singles à succès : Curtana et ses rythmiques dansantes à la guitare acoustique évoquait le jazz manouche sur fond de destin à la Dostoïevski ; The Last Evening était évidemment une ballade apocalyptique dont chaque accord supplémentaire amenait vers la destruction ;Les Papillons Noirs, presque parlée, formait une poésie surréaliste accompagnée par la guitare acoustique de Tristan ; et Sous Tes Vêtements, chanson rock parfaite, provoquait à coup sûr des œillades coquines pendant que les garçons et les filles remuaient. A côté de cela, des fragments de chansons encore en constructions dans le genre de Drive with A Dead Girl, La Chapelle Rouge et Sherylin Fenn permettaient au public de respirer et au groupe d’essayer de nouvelles combinaisons et de nouveaux styles. Durant Into The Night, Johann Rep dans son entier se joignit aux Narcisses pour réitérer la version parfaite du single, Lina et Louise accrochée au micro au-dessus du clavier, Conroy Maddox à la basse, l’ensemble sonnant confusément et pourtant cela restait une communion confuse, presque effrayante, à laquelle le public se joignit impressionné par les lumières qui toutes avaient été éteintes pour ne laisser que la raie blanche d’un spot qui éclairait un endroit vide de la scène. Les morceaux électriques, Traces To Nowhere, Infernow, succédaient aux morceaux acoustiques, Acadia, The Wakefield Tower, jusqu’à ce que, durant Curtana, Raphaël invite le public à monter sur scène, ce qu’ils firent sans problème profitant de l’absence d’une fosse de séparation entre la salle et la scène, et je faisais moi-même parti de la bonne cinquantaine de personnes qui dansèrent dans un désordre de fumée et d’accolades.
Bien plus tard alors que tous le monde se dispersait dans les coulisses et que l’atmosphère devenait pesamment calme et silencieuse en comparaison au concert, Raphaël m’invita à le suivre lui, Tristan et Pierre Ubik dans un taxi appelé dix minutes plus tôt. La rue derrière la salle de concert était plongée dans la pénombre et au sol, un amas de détritus, gobelets plastiques et emballages craquait sous nos chaussures. Je me rappelle que c’était une de ces nuits où l’on pouvait apercevoir les étoiles à travers l’épaisse couche de pollution qui surplombait la ville.
Le taxi suivit les avenues pendant de longues minutes, il se faufilait entre les voitures et les piétons et dissolvait lentement les lumières des trottoirs. Raphaël m’avait dit que je connaîtrai «le secret de Corpus Delicti », alors j’avais pris mon enregistreur et de quoi noter, ne sachant pas à quoi m’attendre. Durant le trajet, lui et Pierre Ubik chantaient la chanson a cappella dans le taxi, et criait aux filles sur le trottoir à travers la fenêtre ouverte, la première phrase de la chanson : « Chuut ! Nous sommes un secret ! ». Nous arrivâmes dans un hall discret, à l’intérieur d’un immeuble ancien, après que le taxi, transformé en jukebox ambulant, eut reçu un gracieux pourboire. Raphaël sonna à une petite porte au deuxième étage, tout ce qu’il y avait de plus normal, mis à part que sur la sonnette était inscrit « Corpus Deliciti » sur fond bleu. Je remarquai que les doigts de Raphaël était très abîmés, la peau sèche et les extrémités noircies comme par l’encre d’un journal. Tous le trajet, il avait eu les membres engourdis et boitait une fois hors du taxi, sans doute encore tendu par l’électricité du concert. Il avait raison, cet appartement ressemblait dans son entier à la chanson : après un couloir sombre entouré de vieux tableaux grivois et de portraits en noir et blanc d’hommes aux barbes grises, un grand salon accueillait les invités et la première chose qui frappait, c’était la cheminée énorme qui trônait au milieu du mur, des flammes consumant des déchets de bois et menaçant de lécher les murs tapissés d’un rose sombre qui virait au rouge sanglant selon l’angle d’où on le regardait. Ce n’était qu’après la vision de la cheminée que l’on se rendait compte qu’il y avait peut-être trop de jeunes filles pour que ce soit normal. Il y en avait près d’une dizaine reparties entre les différents fauteuils, toutes en peignoirs ou robes de chambre en dentelles. Des rousses, des blondes, des brunes, la vingtaine à peine, souriantes ou boudant, les lèvres apprêtées, les cheveux défaits, elles parlaient entre elles, semblaient s’amuser et disserter philosophie en écoutant de la musique classique qui suintait d’un très vieux phonographe. Elles ne firent pas spécialement attention à nous, à peine un regard du coin de l’œil. Je ne voulais même pas demander à Raphaël de quoi il s’agissait. Je n’osais pas. Je le regardais et je me rendais compte que durant le peu de temps où je ne l’avais pas observé, il s’était métamorphosé. Je reculais de quelque pas pour me rapprocher de Tristan. Tous, nous posâmes nos affaires dans une pièce attenante, vestes de cuir, chapeaux mangés par les mites et une femme plus âgée que les autres nous accueillit discrètement, serrant la main à tous le monde, embrassant Raphaël sur les deux joues et lui parlant à voix basse. Tristan surpris mon regard et me signifia, rien qu’avec ses yeux, que tout irait bien. Raphaël fut le premier à aller dans le salon et, allumant une cigarette, se mit à parler avec les filles comme si de rien n'était, comme s’il était l’invité lambda d’une soirée normale. Nous le suivirent, je fis celui qui comprenait tout. Tous le monde se mit à discuter et Raphaël sortit une guitare et joua des morceaux sans cohérence, des extraits, des mélanges, des paroles, sans arrêt. Durant son numéro, il commença à fixer avec assistance une rousse qui réussissait discrètement à se rapprocher de plus en plus de lui. Quand elle fut assise à ses côtés, il se leva et la guitare d’un côté, la fille de l’autre, il alla dans une autre pièce. De là où j’étais, je pouvais entendre qu’il recommençait à jouer, de manière un peu plus cohérente cette fois, sa voix me parvenant en murmures. Je trouvais quelques sujets à débattre avec une grande blonde aux bras presque masculins qui m’interrompit pour me dire « On va faire l’amour ? ». A ce moment-là, je reconnus la rousse de Raphaël qui revenait dans le salon, le regard perdu, les yeux liquides, elle traînait des pieds et ne savait où se mettre. J’allais à sa hauteur et sur le même ton que la blonde me l’avait proposé, je la défiait : « On va faire l’amour ? ». Elle dit « Oui » et m’attira dans un dédale de portes. On le fit après avoir fumé de l’herbe dans un lit à baldaquin. Elle disait que son nom était Sun Green et bien sûr ce n’était pas son vrai nom. Elle était vraiment timide quand elle faisait l’amour alors qu’avant et après, c’était sa certitude qui frappait. Elle s’endormit dans mes bras quand nous étions nus sous les draps de satin et je ne pouvais pas fermer les yeux. Tout ce que j’avais en tête, c’était Raphaël. La façon qu’il avait d’être double, son front qui se tendait quand il jouait de sa guitare, son sourire et son rire omniprésents. Le plus délicatement possible je me libérais de Sun Green et retournait dans le salon. Il n’y avait personne. Je poussais un fauteuil et en caleçon, je m’asseyais devant le feu de la cheminée qui s’éteignait peu à peu. Je restais là à flotter entre le sommeil et mes pensées. Je voulais vraiment dormir, je voulais rêver, et je le voulais tellement que je n’y arrivais pas. J’entendis une voix derrière moi. « Qu’est-ce que tu fais là ? ». C’était Raphaël. Il s’assit près de la fenêtre et bailla.
- Je n’arrivai pas à dormir.
- Ah oui, avec Sun, c’est difficile. Elle s’accroche toujours trop quand elle dort, et plus la nuit s’écoule, plus elle te serre. Tu as du partir tôt pour avoir réussi à t’échapper.
- Toi aussi, tu es parti tôt, non ?
- Non pas vraiment. Je lui ai juste joué une chanson que j’ai écrite pour elle. C’est une chouette fille.
- Alors avec qui tu as passé la nuit ?
- Avec la seule femme qui t’ai serré la main.
- La vieille ?
- Je ne serai pas si critique, s’esclaffa Raphaël. Elle est superbe. Elle n’a que 40 ans. Elle a vécu tant de choses. Elle connaît tant de choses. Je la connais depuis quelques temps maintenant. Ça fait plusieurs mois que je viens ici, au Corpus Delicti. C’est physique. Bien sûr que c’est physique, mais il y autre chose. Beaucoup plus. Même si c’est dans le non-dit.
- Ce n’est qu’une pute, non ? Que du sexe ? Tu recherches autre chose là-dedans ?
- Oui pourquoi ? Faire l’amour avec elle, passer la nuit dans ces bras, comme tu viens de le faire avec Sun, ce n’est pas plus horrible que faire tout ça avec quelqu’un qu’on aime pas. Avec juste une chose que l’on a rencontré quelque part et que l’on ne reverra plus jamais une fois la nuit passée.
- Pourquoi, tu aimes cette femme ?
- Je suis amoureux de toutes les filles ici. C’est un amour étrange bien sûr. Ce n’est pas le premier qui me serait venu en tête il y a quelques années. En fait, je les aime comme on aime des amies. Le sexe en plus. Il y a une différence entre toi et moi : moi j’y crois. Quand je vais vers une de ces filles, je crois vraiment l’aimer. C’est peut-être vrai, c’est peut-être faux. Tant pis, on s’en fout. A l’instant précis où ça arrive, je les aime. Mais pour toi ce n’est que du sexe.
- Je n’ai jamais aimé personne je crois. A aucun instant.
- C’est bien ça la différence. Moi depuis que Les Narcisses existent, j’aime tous le monde, j’aime tous ceux que je rencontre, que je ne connais pas, j’aime ceux qui me regardent et me parlent. Je les aime quelques instants et puis je les oublie. Et quand je les revois, quand nous passons des moments ensembles, je les aime à nouveau. J’aime tout ceux qui m’offrent du bonheur.
- Ça n’est pas ça l’amour. C’est trop facile de dire que c’est ça l’amour et de me traiter d’insensible.
- Détrompe-toi, c’est ça l’amour. Il n’y a pas d’autre amour. Si tu attends l’amour profond, l’amour unique et exempt de défauts, alors je vais te confier un secret. Ce genre d’amour là mène au désespoir, qu’il se réalise ou non. Et je ne dis pas que le désespoir est mauvais, je te préviens simplement. Crois-moi..
- Je ne suis pas désespéré.
- Si tu l’es, je peux le lire sur ton visage, je peux le lire dans ce que tu écris sur moi. Parce que moi aussi je suis désespéré. Moi aussi je n’aime personne. Mais ça, c’est si je pense comme toi, si j’ai ta vision du monde. Je vais t’expliquer un truc : l’amour, c’est le fragment. L’amour c’est ignorer, partir, regretter et recommencer. Toi tu ne veux pas regretter, tu n’accepte pas ça, tu ne retiens que les mauvais souvenirs pour mieux vouloir les oublier. J’étais comme toi. Je pourrai être comme toi, si seulement en moi il n’y avait pas ce quelque chose qui me force à vivre. Comme un cœur qui ne veut pas s’arrêter de battre, comme quelqu’un d’autre qui me remplace, et qui ne me laisse vivre que le matin au réveil, le moment où je me rends compte de ce que j’ai vécu et fait la vieille. Je suis un simple spectateur de ma propre vie. Ça je l’ai découvert par accident, il y a quelques temps.
- Le vrai toi-même, c’est quand tu es sur scène
- Peut-être, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il y a le pouvoir de la guitare. C’est le trait d’union entre la solitude et l’exaltation. Souviens-toi de ce que j’ai dit sur scène ce soir. Les deux personnes qu’il y a en moi s’entendent grâce à la guitare. Grâce à elle je suis un et indivisible. Je vis ma vie, je fréquente des gens, je leur joue de la musique, j’écris des poèmes, je couche avec des filles, et quand je fais ça, je me force à croire que l’avenir existe. Je me force à oublier que le lendemain, je devrai me réveiller.
- Alors, c’est que tu ne regrette pas.
- Si, je regrette. Je me force à regretter. Je me force à quitter les filles avec qui je couche, je me force à avoir de nouveaux amis tous les soirs, à écrire sans cesse de nouvelles chansons. Comme ça je peux regretter les amours perdus, les amis oubliés et les chansons disparues. Parce qu’à embrasser trop longtemps, l’amertume prend le dessus et l’on remarque combien chaque être humain est semblable et laid.
- Donc, si je te suis, pour aimer, il faut être superficiel et rechercher le superficiel en toute occasion.
- Tu ne me suis pas. Il faut, et c’est à toi de le décider, il faut rechercher le regret. Il faut aimer de toutes ses forces, le plus sincèrement possible, pour mieux pouvoir se forcer à partir et à abandonner. Et là, tu regrettes. Tu te fais une vie de regrets au lieu d’une vie comme la tienne, une vie d’oublie. Moi, je connais les amours parfaits. Ce sont tous mes regrets.
- En venant ici, j’essayais d’oublier Sun, la façon qu’elle avait d’être aux petits soins avec moi.
- Nous sommes si proche, toi et moi. C’est pour ça que la première fois qu’on s’est vu, tu voulais écrire mon autobiographie. Nous vivons les mêmes choses. Sauf que tu ne sais pas comment réagir. N’oublie jamais cette nuit avec Sun. Au contraire, glorifies-en le souvenir. Couche avec les autres filles et continue à la voir. Et si tu ressens le besoin de connaître mieux Sun, de la voir autre part que dans le cadre du Corpus Delicti, alors ne reviens plus. Pars et garde en toi ce que vous avez vécu. Imagine la au lieu de la voir. Et continue ta vie. Tu seras toujours déçu sans ça. La vie n’est faites que de souvenirs, autant s’y faire, autant les apprivoiser.
- Ça semble si facile. J’aimerai pouvoir le faire.
- Ecoute-moi bien, toi, moi, et tous ceux qui font l’entourage du groupe, nous vivons dans un univers spécifique. J’appelle ça les morceaux de la République Invisible. Nous sommes hors du monde réel, nous avons nos propres règles, nos propres lois. La République Invisible des années 60 a explosé. Les autres ne nous connaissent plus, alors il faut les ignorer. Il n’y a plus de révolution. Il ne s’agit pas d’imposer nos règles aux autres. Il s’agit d’arriver à vivre le mieux possible et de trouver les autres morceaux de la République, ceux qui s’ignorent, ceux qui se perdent dans le monde réel, pour éviter qu’ils ne meurent de désespoir et que les cendres de la République ne disparaissent à jamais. Tu étais un de ceux-là, même si tu étais sans doute le moins évident à découvrir.
- C’est moi qui vous ai découvert, pas l’inverse.
- Non. Tu nous a vu jouer et ça a éveillé des mécanismes en toi que tu ne connaissais même pas. C’est pour ça que nous jouons tous les soirs, que nous écumons tous les bars. Pour toucher les républicains les plus cachés. Pour les réveiller, leur faire passer le message. Tu as l’impression de nous avoir découverts mais c’est nous qui t’avons trouvé.
Je n’ai peut-être pas écouté tous ses conseils, je n’en sans doute saisi que le quart, mais je n’ai jamais revu Sun Green. Au fond de moi, j’en garde souvenir, je me rappelle chacune des secondes égrenées par les battements de ses paupières, il m’arrive très souvent d’y repenser, nos visages face à face sous les draps, la lumière étrange qui traverse le satin, c’est la lumière du matin qui commence à pointer, contre sa peau, elle devient vert cyan. C’est le plus beau moment de ma vie, juste avant le prochain. Dans le salon, Raphaël joua la chanson « Corpus Delicti » rien que pour moi ; une guitare était apparue par magie dans ses bras.
 
  Chapitre 10
[Note de Serge Nollens : Que dire de plus ? Encore et encore, la chasse aux fantômes reste de saison. Au sujet de la face B, certains me confronteront sans doute au sujet de son authenticité, mais je jure l’avoir trouvé sur une copie double de papier scolaire lors de mes fouilles secrètes dans les affaires de Raphaël. Je l’ai emprunté le temps de recopier et je ne pense pas que Raphaël s’en soit aperçu.]
Face a
Sur une très vieille mobylette d’un rouge qui partait en miette, Camille Goemans enleva son casque plein de stickers et des restes de colle, sourit à Raphaël, et lui demanda où était le restaurant dans lequel il l’invitait. Raphaël fixait depuis de longues minutes les traces éphémères du trafic routier dans la nuit quand, peu après qu’un bourdonnement sourd n’ait commencé à parasiter son audition, il remarqua une traînée de lumière rouge qui doublait les files et se détachait légèrement du reste des véhicules. De sa conductrice, il nous pouvait distinguer alors que de longues mèches de cheveux qui virevoltaient avec le vent.
Elle portait un jean usé, un t-shirt bleu et blanc surmonté d’une chemise ouverte blanche rayée à motif représentant des insignes royales et des écussons familiaux, et sous son casque, de large lunette de soleil complètement opaque. Il remarqua immédiatement ses bottes de cuir à bouts pointus quand elle descendit de sa mobylette. Prenant une chaîne enroulée autour de l’essieu arrière, elle accrocha son véhicule et son casque à un poteau à même le coin de la rue, sur le trottoir.
Elle lui sourit, la bouche entrouverte, comme si elle attendait qu’il dise quelque chose pour qu’elle puisse y répondre et enfin engager un début de conversation, hésitant, mais existant. C’est là qu’il se souvint de la fleur qu’il avait glissé dans un trou à bouton de sa veste en velours, il la prit entre deux de ses doigts, la sortie délicatement et la tendit à Camille. « C’est un Narcisse. Je sais que c’est complètement ridicule, mais … » elle l’arrêta par un simple « Chuut », murmuré le doigt sur la bouche en plein milieu de la phrase de Raphaël qui aurait pu durer des heures et des heures sur le même registre. Elle enleva et empocha ses lunettes de soleil, révélant ses yeux, rougis et vitreux, sans que Raphaël ne puisse deviner s’il s’agissait d’un élan d’émotion à peine masqué ou des dégâts causés par les lunettes de soleil, sous un casque, en pleine nuit. Quand elle vit que Raphaël fixait le fond de ses yeux, elle détourna le regard, sourit, remercia Raphaël, et l’embrassa sur les joues.
A peine plus tard, dans un restaurant japonais, le serveur les plaça à une table que Raphaël avait réservé à la dernière minute en se réveillant de la soirée de la vieille au cinéma, là où il avait parlé avec Camille. N’émergeant que vers onze heure du matin, toute trace de fièvre avait disparu durant la nuit. Il eut des piques, rêva un long moment d’une déformation de la réalité semblable aux rêves de fièvres, imaginant être déjà au restaurant avec Camille, commandant les plats, riant avec elle, perdant parfois le contrôle, même si tout allait dans le bon sens et qu’à la fin, il l’embrassait. C’était comme si le rêve, plaçant un pari sur la réalité, l’avait guéri de tout ses maux.
« - Je peux te poser une question ? demanda-t-il de l’exacte même façon qu’il l’avait fait précédemment, dans son rêve.
- Evidemment !
- Je voudrai savoir : pourquoi as-tu visité une usine de voiture il y a un peu plus d’une semaine ? Ou d’abord : était-ce bien toi à cette visite de l’usine ?
- J’en ai visité une il y a un peu plus d’une semaine, c’est vrai. Ça devait être moi donc.
- Alors pourquoi est-ce que tu la visitais ?
- Parce que je dois rendre un texte sur la vie industrielle. J’étudie les Lettres à l’Université, je te l’ai déjà dit, non ? Et comme l’office du tourisme organise des visites gratuites de cette usine à peu près tous les mois … L’industrie automobile est très intéressante, c’est celle qui emploie le plus de personnel et elle a des processus de fabrication totalement extraordinaires, tout ça est très charnel, c’est une fusion homme - machine, une histoire d’aliénation dans laquelle on peut se demander qui maîtrise qui ? Qui aliène qui ? Immédiatement, ça m’a rappelé « Crash ». Tu as vu le film ?
- Oui, je l’ai même lu.
- Moi aussi, en version anglaise. Ça faisait parti des « devoirs amusants » que je m’impose pendant les grandes vacances
- Tu as déjà rendu ce texte sur l’usine ?
- Non, il est presque fini par contre. Je crois que je dois le rendre demain après-midi. C’est un texte court. Je ne sais pas si c’est exactement ce qu’a demandé ma prof –ce n’est vraiment pas là l’important- j’en suis assez fier, si fière que je pourrai même te le faire lire quand il sera fini… Mais seulement si tu me révèles la raison ‘secrète’ qui explique que tu saches que j’ai visité cette usine ? Est-ce que tu me suis ? Est-ce que tu me suivais déjà avant cette visite, que tu m’as suivi jusqu’au cinéma et que maintenant tu m’as suivi dans ce restaurant uniquement dans le but de me tuer ?
- Pas uniquement dans ce but là, non. Je vois une poignée d’autres raisons qui me plaisent autant, si pas plus, mais je crains qu’elles ne soient pas toutes à ton goût.
- Vas-y, ne t’en fais pas, j’aime tous les goûts différents, dit-elle en haussant sa voix pour passer par-dessus celles d’une table bruyante à côté d’eux.
- Non en réalité, je travaille dans cette usine. Je me suis retrouvé dans la même visite que toi parce que c’était mon premier jour de travail. Je t’y ai un peu remarqué, parce que je te trouvais mignonne. Normalement ça aurait du s’arrêter là, il n’y avait pas d’autres raisons pour que l’on se recroise. Et là-dessus, quelques jours plus tard, je te croise dans ce cinéma, devant une rediffusion de « La dame au Camélia. ». Parfois il y a des coïncidences qui hurlent plus fort que la raison. Ça, c’en était une.
- Oui je vois. Est-ce que ça te rendrais triste si je t’avouais que je ne t’avais absolument pas remarqué à cette visite de l’usine ?
- Hmm ... Pas triste, non. C’est juste une donnée qui va entrer en jeu quand il va falloir que je décide si je dois t’aimer ou te tuer.
- La décision se prend quand ?
- Quoi ? demanda-t-il, exaspéré par les bruits de leur voisins de table.
- J’ai dit : la décision se prend quand ?
- A la fin de la soirée.
- Alors à moi de faire en sorte que la soirée ne se finisse pas, n’est-ce pas ?
- N’est-ce pas. »
Camille se releva de sa chaise, pour un instant Raphaël crut qu’elle allait partir mais non, elle alla au bar, se pencha par-dessus, demanda quelque chose au serveur en échange de quoi il lui remit deux bâtons bruns. « Ce sont des cigares » déclara-t-elle en revenant, tendant la main pour lui en donner un, en rajoutant « Tu fumes ?». Il répondit non. « C’est pas grave, moi non plus. J’ai pris ceux qui puent le plus, puisqu’on est en fumeur autant faire chier notre monde le plus possible » plaisanta-t-elle. Elle ouvrit le cellophane qui entourait son cigare, arracha une extrémité en y mordant avec vigueur, pinçant d’abord le bout, puis serrant les dents pour le couper, avant de tirer dessus à la manière d’un chien déchirant son jouet favori. Raphaël l’imita, trouvant sa dextérité terriblement sexy. Ils les allumèrent avec les allumettes du restaurant, Camille en frotta une, la tint la tête en bas pour allumer son cigare, recrachant des volutes de fumées brunes, puis avec le feu qui brûlait encore la tête rouge, elle alluma également celui de Raphaël. Aucun d’eux ne toussa et ils se demandèrent en eux-mêmes lequel faisait semblant d’avaler la fumée et lequel avait menti en disant qu’il ne fumait pas. Ils restèrent ainsi se questionnant en silence pendant de longues minutes, savourant leurs cigares, crachant des cheminées de fumée qu’ils dirigeaient inlassablement vers les tables voisines, créant des colonnes horizontales qui donnaient l’impression d’insultes jetées aux visages de leur contemporains. Camille semblait être une experte de ce genre de jeu et à chaque fois qu’elle allait recracher, elle prévenait Raphaël avec un petit bruit poussé la bouche fermée et un petit coup de pied contre sa jambe afin qu’il ne manque rien de la performance qu’elle allait donner.
Les cigares finis, il parlèrent à nouveau, décidant d’ignorer leur voisins. Ils commencèrent à se plaindre de leurs vies respectives, par se demander pourquoi personne ne les comprenait, ils commentèrent le film de la vieille, Camille avait bien sûr lu le roman dans le cadre de ses études, ce qui permit à Raphaël de regretter d’avoir choisi une direction rangée, avoir un vrai métier. Camille répliqua qu’elle voulait devenir écrivain, et que justement, parce que ce n’était pas un vrai métier, elle ne devrait pas faire d’études. Les études, n’importe lesquelles, avaient pour but de transformer les étudiants en travailleurs. Pas pour les rendre plus intelligents, pour ouvrir leurs esprits, leur permettre de réfléchir par eux-mêmes. Les études les rendaient apte au marché du travail. Point. Raphaël lui confessa qu’il avait pour rêve de devenir musicien, quand bien même il n’avait jamais pris de leçon de guitare, c’était ce qu’il voulait faire au fond de lui-même, il le savait bien, il se sentait doué quand il commençait à triturer les cordes en rentrant de l’usine. Mais ces choses s’apprennent à l’école de la vie, et il espérait bien un jour finir par enfin passer en classe supérieure. Camille sortit son portefeuille et lui montra une photo de Leonora Carrington à peine quelques centimètres qu’elle portait toujours avec elle, glissée entre sa carte d’identité et sa monnaie. Ils parlèrent longtemps de la femme de Max Ernst, comment elle était devenue folle durant la guerre et du fait qu’elle avait retrouvé la raison pour se rendre compte que Max était parti avec une autre ; sa passion pour Alice Au Pays des Merveilles et les extraordinaires hasards qui avait fait sa vie se tenir comme le reflet d’un fil dans un miroir. Elle laissa Raphaël payer l’addition, insistant à peine pour participer à sa part. Ils sortirent dans les rues desquelles la fraîcheur de la nuit n’avait pas chassé de nombreux joyeux fêtards qui formaient une longue file en mouvement dont les différents participants avançaient à pas feutrés mais bien décidés à se rendre à un endroit qui semblait tous les attirer. Raphaël n’avait aucune idée de ce qu’ils pouvaient bien fêter. Il allait le demander à Camille quand elle stoppa net, restant sur place, presque tremblante. Elle dit : « Là-bas, dans la vieille voiture jaune, je les connais, fait comme si de rien n’était ». C’était trop tard, ils l’avaient déjà reconnue et se précipitaient, sourire aux lèvres, vers le couple. Raphaël leur fut présenté en tant que simple « ami » de Camille. Ils leur proposèrent de venir avec eux voir un feu d’artifices, c’était là-bas que tous le monde se rendait. Camille et Raphaël échangèrent un regard interrogateur entre eux et il crut bon d’accepter la proposition. Sur le chemin qu’ils empruntèrent, une scission se fit, une du genre dont on ne peut que douter de son caractère involontaire, et Raphaël se retrouva à marcher en compagnie des garçons. Devant eux, il pouvait voir Camille discuter à voix basse avec ses amies et il s’imaginait déjà être le centre de cette conversation. Les garçons eux ne dirent presque rien, ils se contentaient de parler du chemin, de leur soirée, et Raphaël s’obligea à ne pas écouter, à oublier, de peur qu’en réalité les filles parlent de la même chose. Discrètement, il augmenta la cadence de ses pas en espérant que plus en avant, Camille ferait l’inverse afin qu’ils se retrouvent. Finalement, ils furent très vite au bord d’un bassin plein d’eau et de canards, autour duquel avaient été installées des estrades, des échoppes à bière dressées sous des tentes et des guirlandes multicolores. Dans sa totalité, l’endroit ressemblait désormais à une étrange mascarade, les lieux étaient déguisés, tant et si bien qu’il mit plusieurs minutes à reconnaître ce bassin qu’il fréquentait souvent, et tous le temps qu’il put y être en ce soir-là, il n’eut pas moyen de retrouver des souvenirs précis de l’endroit, tout comme, plus tard, il ne pourrait plus y retrouver les sentiments qu’il y avait éprouvé en ce soir masqué. Désormais, le petit groupe éparpillé attendait debout à côté d’une estrade depuis laquelle était diffusée de la musique. Camille prit le bras de Raphaël et se débrouilla pour les isoler du reste du groupe en se collant contre un arbre qui faisait office de carrefour à guirlandes. De cette manière, leurs visages au moins étaient protégés des regards grâce à ces serpents de fête. Entre ses dents, souriante pour la façade, elle lui dit : « J’aurai pu te tuer quand tu as accepté de les suivre. Ce sont des imbéciles.», puis elle se radoucit légèrement, relâchant son emprise sur le bras de Raphaël. Elle finit par avouer « Je ne suis pas certaine que je vais regretter d’être là. Tout dépend de toi », et sur ces mots, la moindre petite lumière s’éteignit à une centaine de mètres à la ronde, commandée par un ordre tacite, par une puissance inconsciente, et le feu d’artifice débuta. Ils ne l’admirèrent pas plus d’une seconde. En secret, ils s’observaient du coin de l’œil, faisant semblant de ne pas se rendre compte que l’autre avait remarqué ces œillades. Autour d’eux également, les amis de Camille leur jetaient des petits regards discrets, autant d’incitation à la transgression, à revendiquer des bêtises de gosses. Raphaël commença par passer sa main dans le dos de Camille, la sentit frissonner, puis il sentit une pression de sa main qui guida la sienne sur ses fesses. Il sentit l’absence de la poche droite de son jean, il imagina le bleu plus foncé qui devait s’y trouver, sentit les coutures qui avaient laissé des trous microscopiques plantés régulièrement à un intervalle de moins d’un millimètre, et il posa son autre main de l’autre côté, obligeant Camille à se tourner de manière à ce qu’ils soient face à face et la voyant ainsi, heureuse, oubliant tous le reste pour ne se concentrer que sur elle, il l’embrassa pendant une longue minute, effaçant le reste, mémoire, lieux, faits, êtres vivants, pour ne plus laisser qu’une page blanche, un crayon, une trace de rouge à lèvre sur le papier à dessin. Ils ne virent ni n’entendirent plus aucun des tirs de feux d’artifices. Plus rien ne comptait et plus encore, plus rien n’existait. Quand ils séparèrent leurs lèvres et leurs paupières, les amis de Camille avaient disparu et la foule commençait déjà à se disperser. Ils s’installèrent dans l’herbe fraîche, presque mouillée, les jambes enroulées les unes autour des autres, s’enserraient de leurs bras allongés. Comment avaient-ils pu oublier ce soir-là toutes les choses qui les terrifiaient, ce poids qui trop souvent les empêchait d’avancer, les forçait à ramper au lieu de se mouvoir, agenouillés à cause du poids de ce caillou qui traînait dans leur cœur ? Ils n’en savaient rien, ils commençaient à peine à se rendre compte de ce qu’ils faisaient, ils n’avaient pas encore assez goûté à cette trahison de leur passé pour investir le domaine des explications, des commentaires et des spéculations qui bientôt occuperaient leurs esprits au moins autant que les souvenirs de ces quelques heures. Leurs lèvres entraient fréquemment en contact pour mieux sentir la tristesse de se quitter, reprendre une respiration normale, inhaler par le nez et sentir cette odeur de brûlé qui flottait dans l’air, celle des explosifs des feux d’artifices ou de la fusion instable de leurs deux âmes ? En cette soirée, sans même oser le faire volontairement, ils avaient dépassés tous leurs tabous : les promesses, les déclaration d’amour à l’emporte à pièce, les confidences honteuses, les mensonges que l’on sait vrais. Plus tard, les amis de Camille réapparurent un à un, se tenant à l’écart du nouveau couple, ne s’approchant de lui que pour leur glisser des banalités. Camille apprit à Raphaël qu’ils avaient prévus de se rendre à une fête. Ça ne serait sans doute pas terrible, mais ils seraient ensemble, au chaud, dans la maison énorme que des parents trop riches et trop confiants avaient laissé à la surveillance de leur étudiant de fils. Elle lui proposa d’y aller ou de faire n’importe quoi d’autre pour attendre que le soleil se lève et que cette soirée là, devenu nuit puis jour à nouveau, continue de la même façon jusqu’à la fin des temps. Raphaël accepta de la suivre.
L’ami de Camille était effectivement riche. La fête se déroulait dans une grande demeure plantée au haut d’une colline, devant la propriété, un parking de luxe avait été improvisé, 4*4, roadster, coupés, cabriolets, y étaient réunis, autant de cibles de choix pour un apprenti vandale qui serait passé par là. Le jardin était déjà rempli d’invités, de saladiers pleins de punch posés à même le sol, de mégots de cigarettes et des cadavres exquis d’invités ayant commencés la soirée un peu trop en avance. Plus tôt, Raphaël s’était cramponné à l’arrière de la mobylette de Camille sur le chemin de la maison et, sans casque sur la tête, le vent, la vitesse, et le vin engrangé au restaurant lui avaient donné un délicieux tournis qui ne le quittait plus. Dans la maison, contrairement à ce qu’aurait laissé croire la cour, il n’y avait aucune animation. A peine un peu de musique en fond sonore, une télévision allumée sur du football dans le salon vide, des bouteilles de vodka presque vides éparpillées, de la lumière dans toutes les pièces et des gens uniquement dans la cuisine. Le long de la baie vitrée qui donnait sur une piscine : un amas de baskets. Et autour de la table, une assemblée de garçons et des filles aux cheveux trempés, en maillots de bain, emmitouflés dans quelques serviettes, mangeaient des chips à même le paquet accompagnées d’autres gâteaux apéritifs et de divers mélanges de bières. Sur leurs doigts, la poussière des chips commençait à sécher en même temps que leur peaux javellisées et produisait un bruit diffus de craquement quand Raphaël leur serrait la main. Rapidement, lui et Camille retournèrent seuls au salon, personne ne semblant vouloir les retenir, trop occupés à discuter ou à jouer au strip-poker. Camille coupa la télévision, tira la table basse, rangea les bouteilles vides, remit le canapé en place, frappa les coussins, et chercha des bouteilles dont le contenu potable pouvait être assuré. Tous les deux, assis, les pieds sur le canapé, une bouteille de vodka se partageant entre leurs doigts enlacés, se donnaient des baisers brûlants et emmêlaient leurs cheveux. A tour de rôle, ils faisaient le tour du salon, rapportant des livres, des dvd’s, des photographies de la famille qui les accueillaient en cette soirée. Ils se moquaient de leurs goûts, de leurs visages, de leur argent. Quand vint le tour de la discographie, Raphaël, montant et descendant désespérément le long de l’étagère, s’exclama : « Pas un seul bon disque. Même pas de quoi trouver ne serait-ce qu’une bonne chanson. ». Camille qui était restée sur le canapé, couchée les genoux recroquevillés sur elle-même, le visage brouillé par ses cheveux qui lui retombaient dessus, répondit sans bouger : « Oui, je sais, c’est horrible. Ils ont des goûts de merde. Tu sais, ils sont amis avec moi, mais je ne suis pas vraiment amie avec eux. Tu comprends ? ». Sa voix se perdait en murmures alcoolisés quand d’un coup, elle se redressa, rejeta ses cheveux en arrière, et fixant Raphaël avec de grands yeux ronds, déclara « J’ai des disques dans ma mobylette ! J’ai mes disques dans la sacoche de ma mobylette ! ». En moins de deux minutes, elle était allée les chercher pendant que Raphaël protégeait le salon des assauts des autres invités en se montrant le plus rasoir possible. Une fille blonde passa, voulut lui parler, et il se contenta de la dévisager avec le regard le plus amoureux possible, plein d’admiration et de désir, ce qui la fit fuir avant même que Camille ne revienne. Elle ferma derrière elle le plus de portes et de fenêtres possibles, puis remplaça le disque qui tournait en rond et en sourdine depuis des heures par « Substance », de Joy Division. Elle sauta rapidement les pistes en secouant la tête jusqu’à arriver à « No Love Lost ». Devant Raphaël, allongé sur le canapé, elle dansa, sur elle-même, touchant ses vêtements, ses cheveux, en décalage avec la musique, sans aucune pudeur, sans aucune honte, lui arracha la bouteille des mains, but au goulot la vodka qui lui dégoulinait le long du cou, lui attrapa la main et l’entraîna avec elle sur la piste, un tapis blanc brodé de cyan, fabriqué à la main par des femmes en Tunisie, où ils s’activèrent tous les deux des heures durant, où ils secouèrent la tête de droite à gauche, de gauche à droite, jamais de bas en haut ni de haut en bas, se serrant l’un contre l’autre, se rejetant, mimant des faux coups, des fausses baffes, puis ils dansèrent debout sur la canapé et la bouteille de vodka eut des sœurs jusqu’à ce que la famille ne s’épuise, toujours en écoutant No Love Lost en boucle, si bien que pour toujours cette chanson évoquera les même sentiments, les mêmes souvenirs d’eux, sur fond de gueule de bois.
Raphaël fut réveillé par les bruits de son propre ventre qui grommelait lentement, épelant des longues phrases amères qui lui donnaient la nausée. Il était toujours sur le canapé du salon, Camille n’était pas là, il n’y avait personne d’autre que lui. Rien que la vision des bouteilles vides au sol suffisait à le rendre encore plus malade qu’il ne l’était. La plupart des portes étaient à nouveau ouvertes, cherchant Camille, il en profita pour visiter la maison à tâtons, devant l’escalier, il se résolut à rester en bas, dans le couloir principal, il ouvrit plusieurs portes, la salle de bain, une chambre, un bureau, et les toilettes. Il y entra, et au bout de dix minutes, penché au dessus de la cuvette, il finit par vomir, ce qui ne le soulagea pas vraiment, contrairement à ce qu’il aurait cru. Il attendit encore cinq minutes en position fœtale de la bave reliant sa bouche au carrelage froid et sale. Il se leva et sortit des toilettes, où il n’avait même pas pris la peine d’allumer la lumière, et se dirigea vers la dernière porte qu’il n’avait pas encore essayé. Il entendit des voix et se retrouva dans la cuisine, qui était depuis la veille le lieu de réunion principal. Autour de la table, Camille était assise et parlait à une assemblée d’inconnus. Elle répondait sèchement à une question que Raphaël n’avait pas entendue : « Parce qu’il y a de la musique, des gens normaux. C’est tellement mieux que la vie ».
Quelques minutes plus tard, Raphaël et Camille enfourchèrent la mobylette rouge peu avant que le soleil ne pointe aux confins du ciel. Leur malaise disparut avec le vent qui les caressait et bombait la chemise blanche de Raphaël, tandis que ses cheveux et son veston, pendu par dessus son épaule, étaient soulevés avec vigueur. Ils ne roulèrent pas longtemps et la mobylette s’arrêta au pied d’un minuscule chemin aux alentours du zoo. « A quoi je ressemble ? » demanda Camille. « A un tableau cubiste, répondit Raphaël ». Il l’avait dit en préambule, avant de vraiment la regarder, s’approcher d’elle, toucher son visage avec ses doigts. Il commenta « Les miroirs sont imparfaits. Chaque miroir reflète une autre version de toi même, aucune n’est la vraie, aucune n’est entière. Ferme les yeux, et découvre-toi avec les mains. ». Il prit celles de Camille dans les siennes, les posa sur le visage de la jeune fille et quatre à quatre, ils parcoururent les formes, les bosses et les creux, leurs yeux fermés, puis, à quelques millimètres l’un de l’autre, souffle contre souffle, ils passèrent au visage de Raphaël et commencèrent un chassé –croisé incessant, ici un nez, ici un carré de peau plus grasse, là une cicatrice, là le début de cheveux, une lèvre, juste une, l’odeur et la texture du rouge à lèvre, des poils de barbes qui pointent, le lobe mou d’une oreille. En empruntant ce chemin qui montait légèrement, il fallait se baisser, enjamber le passage d’une colonie de fourmis, éviter de trébucher, de glisser dans les ronces. Cinq minutes plus tard, ils arrivaient au bout, sur un petit espace dégagé orné d’un simple banc et de la statut d’une Madone, son regard tourné vers la vue sur le zoo qu’offrait le promontoire . L’espace devant la statue était à peine assez grand pour y tenir à deux, et au pied de la Madone étaient posés des pots de fleurs, des bouquets, des bougies et une photographie de Jean Cocteau en noir et blanc, comme découpée d’un livre et mise dans un cadre. Raphaël crut reconnaître la couverture du « Tour du monde en 80 jours (mon premier voyage) ».
« Je viens ici très souvent, déclara Camille.
- C’est toi qui a déposé la photo de Cocteau ? demanda Raphaël
- Bien sûr. J’y dépose plein de choses. Des livres, des disques, des images. La dernière fois, j’y avais mis « Détours » de René Crevel, mais apparemment, il a disparu. Ça arrive souvent.
- Qui peut les prendre ?
- Je n’en sais rien. Ce n’est peut-être que la pluie et le vent. Ce chemin n’est pas très connu.»
De curieuse manière, Raphaël fut pris d’une très forte haine pour celui ou celle qui prenait ces objets, haine nourrie par la jalousie plus que par la colère, la jalousie qu’il ressentait pour la première fois en pensant que bien avant qu’il ne connaisse Camille et toutes ses petites manies délicieuses, quelqu’un d’autre le savait, quelqu’un d’autre avait été transformé par Camille, quelqu’un d’autre touchait à sa magie, son âme, son corps. Il aurait voulu pouvoir tuer cette personne. Il aurait voulu rester sur ce promontoire des jours durant, jusqu’à ce que le voleur ne se découvre.
« - J’espère simplement que la Madone a eu le temps de le lire. Des fois, je me dis que c’est elle qui prend les objets. Et que si elle en laisse certains, c’est parce qu’elle ne les aime pas. Mais si c’est vraiment elle, elle me les rendra un jour. »
Ils restèrent devant la statue de longues minutes, l’un contre l’autre appuyés sur la balustrade qui donnait sur le zoo. Plus en bas, dans leur fosse, les loups s’éveillaient lentement., tous étendus les uns à côté des autres, sauf un, à l’écart, dans un coin, entrain de lécher une plaie sur sa patte. Raphaël observa Camille, sa moue triste alors qu’elle caressait des yeux le loup solitaire. Soudain, il se leva et se rapprocha du reste de la meute. Le voyant arriver, le chef, un loup blanc, se leva à son tour et sans se déplacer, hérissa son poil et montra les dents qui ornaient sa gueule agressive. Passant devant lui, le loup solitaire s’aplatit le plus possible sans oser le regarder. Le chef le laissa passer sans rien lui pardonner. Il vint se coucher avec les autres loups, le plus loin possible du chef, et avant de s’étendre, il s’arrêta devant le museau de chacun des loups, approchant sa patte blessée, la tendant comme un mourant pour qu’ils la lèchent et la cicatrisent. Chacun leur tour les loups l’ignorèrent, feignant de ne pas le voir, de ne pas remarquer cette patte tendue, cette tache rouge sur les poils, trop irréelle pour être le sang d’un animal ignorant, effrayé et soumis.
« - Ils sont humains, n’est-ce pas ? demanda Camille
-Oui, ils le sont, répondit Raphaël. Au moins autant que des vénitiens le soir de carnaval. »
Il mit longtemps avant de voir l’inscription au pied de la Madone, gravée sur une plaque cabossée dont les lettres commençaient à s’effacer depuis les décennies : « Réciter un Ave ou un Pater en regardant la Madone : 50 jours d’absolution ». Comme Camille se taisait et regardait la Madone, il attendit jusqu’à ce qu’elle tourne ses yeux à nouveau vers lui.
« -Tu as prié ? lui demanda-t-il
- Si on veut, glissa-t-elle en un sourire.
- Tu es croyante ?
- Non pas du tout. Je ne crois pas en la Madone, ni en Dieu, ni en aucune religion. Par contre, je crois en cette statue. J’y crois dur et fort. Elle me donne l’absolution pour mes péchés. Alors on ne peut pas dire que je prie. Je lui parle, c’est tout. Elle ne me répond jamais, note bien.
- Tes péchés. Toi, tu es une pécheresse ?
- Oui.
- Quoi comme ?
- Je mens. Je désire. Je vis. Je t’aime. Ce sont d’assez gros péchés, mais grâce à la statut, je suis pardonné.
- Je mens aussi. Je désire, je vis et je t’aime. Donc je devrai aussi la prier.
- Je pense oui. Mais c’est toi qui voit. Il faut croire en la statut pour qu’elle t’écoute.
- Et l’absolution ? C’est 50 jours à partir du moment où tu prie, ou ça concerne les 50 jours que tu viens de vivre.
- Je n’en sais rien. Il faudrait consulter la Bible. Ou se mettre d’accord entre nous, parce que de toute façon, c’est cette statut que nous prions, pas la Bible, ni Dieu.
- Alors c’est pour les 50 derniers jours. Parce que je t’aime depuis le premier jour où je t’ai vu. Depuis que tu es apparue à l’usine, au milieu de ces robots qui construisent des voitures. Je t’aime depuis ce moment-là, et si c’est un péché, il me faut l’absolution ou bien je vais le payer un jour. »



Face B
C’est l’histoire simple d’un garçon et d’une fille. Ils ne se connaissent pas, se trouvent au même endroit, au même moment, et n’ont aucune raison de se revoir un jour. L’histoire se passe dans une usine de voitures, là où en guise de fond sonore, il n’y a que des souffleurs, des mécaniques graissées et de la tôle froissée. Des bruits de torture atténués par les casques que portent les visiteurs, une simple précaution pour ne pas les effrayer. Dans cette sonorité d’enfer règne un calme blanc, paradisiaque. Tout y serein, l’ordre règne du sol au plafond. Jamais le désordre ne pourrait avoir le dessus, l’entropie y perdra encore et encore. Le garçon se demande ce qu’il adviendrait s’il se jetait par-dessus la rambarde. Combien de microsecondes faudrait-il pour que le calme revienne ?
Le guide a beau parler, en tête de cortège, les lèvres posées sur le micro pour que les visiteurs l’entendent bien dans leurs casques récepteurs, il ne peut briser cette harmonie funèbre. Il ne parle pas assez fort. Ses efforts ressemblent aux battements d’ailes d’un papillon opposé à l’échelle de la fureur des sons que produit la terre dans son entier. La fille le sait bien, elle qui se déplace toujours près de lui pour mieux pouvoir l’interroger et lui poser des questions sur le processus, sur la façon dont les machines travaillent. Elle apprend à ses dépends que rien n’arrive à arrêter la course folle des sons. Dans l’usine désormais près de 75% des taches sont effectuées par ou avec des machines. Toujours, les robots et les hommes sont en interaction, que ce soit les robots qui secondent les hommes, pour soutenir un bloc moteur pendant que l’ouvrier oriente l’implantation, ou à l’inverse, quand des techniciens surveillent les mouvements des robots et se tiennent prêts à les réparer, à les réconforter. Il faut voir les danses étranges entre ces robots réduits à de simples bras et les hommes qui suivent leurs mouvements pour comprendre que les usines sont devenues des lieux d’amitiés contre-nature et de camaraderie honteuse. Il faut voir ça pour comprendre que les hommes n’osent pas parler de leurs nouveaux amis à leur famille quand ils rentrent chez eux le soir. On les prendrait pour des fous.
Le garçon et la fille verront trois usines différentes, sans ordre chronologique, si bien qu’ils surprendront successivement des fragments de vie mécanique, de la voiture en bout de ligne à son squelette dénudé en passant par les matières premières.
Tout d’abord, ils pénètrent dans l’usine de Montage. Devant eux, des centaines de véhicules en ligne, de plus en plus finalisés, caressées par des hommes, jeunes pour la plupart, en t-shirts jaunes et bleus. Certains hommes observent la fille, regardent ses vêtements, ses doigts pieds qui dépassent de ses chaussures.
Le garçon s’associe à ses hommes-là, sans le vouloir, et dès que ses yeux croisent ceux d’un autre, fixés sur la fille, il arrête immédiatement de la regarder pour se concentrer sur autre chose, n’importe quoi, le flux des palettes, les traces de gommes de pneus au sol, les lignes jaunes et vertes qui délimitent le passage du groupe de visiteurs.
La fille pose des questions au guide uniquement pour faire diversion, car elle aussi à vu le regard des hommes. Elle lui demande n’importe quoi, la moindre pensée qui lui traverse l’esprit et qui peut avoir un certain rapport avec les lieux qu’ils visitent.
Ils passent dans l’usine suivante, l’Emboutissage, et là l’atmosphère est toute différente. Des cris secs semblent s’échapper d’énormes machines carrées et oranges à l’intérieur desquelles se passe quelque chose d’invisible. De loin comme de près, ses machines ressemblent à des avions ou à des vaisseaux spatiaux, lourdes, grandes, solides, sur un de leur côté sont disposés des hublots qui permettent de voir ce qui se passe à l’intérieur. Sur les conseils du guide, la plupart des visiteurs se précipitent devant la promesse de spectacle que réservent les hublots. Des strapontins ont même été prévus pour que les plus petits puissent aussi voir à travers ces petites fenêtres, un peu hautes il est vrai, à travers desquels ne ressort aucune lumière si ce n’est quelques lueurs vertes et noires semblables au fond de la mer. La fille et le garçon eux, bien que séparés, restent à l’arrière. La fille semble noter sporadiquement des mots sur un carnet d’environ dix centimètres de hauteur, profitant des observations attentives des visiteurs pour gribouiller d’avantage sans être vue. Après tous le monde le garçon se décide à monter sur un strapontin. A l’intérieur des machines oranges, un bout de tôle est disposé sur un tapis roulant et quand il arrive à la hauteur d’une sorte de cheminé, il s’arrête. Là, un bruit sourd retentit d’abord, puis en moins d’une seconde une presse s’effondre sur la tôle qui crisse, grince, et se déforme d’après le modèle du moule, ce qui produit des cris terrifiants et courts qui s’élancent depuis les quatre coins de l’usine pour finalement mourir étouffés par le toit gris et nervuré. Des lueurs dignes d’une mer sombre dominent pendant le défilement des morceaux de tôles et puis au moment où la presse tombe, le hublot où se trouve le garçon devient complètement noir, transformant l’espace d’un instant la fenêtre en miroir. Là, il voit son propre visage et derrière lui, en retrait sur sa gauche dans le reflet, sur sa droite dans la réalité, il voit la fille, à nouveau. Il ne voit que son visage, concentré, les yeux ailleurs. Il ne voit personne d’autre, et pourtant, il y a d’autres visiteurs. Il la voit elle comme si la machine essayait de lui dire quelque chose, de lui faire passer un message. Il se demande pourquoi les concepteurs ont mis des hublots sur la machine. Pourquoi prévoir si bien la possibilité pour des visiteurs d’observer la marche intérieure de ces étranges machines ? Ce ne peut être qu’un hasard, un hasard dicté par le destin, et si l’on y réfléchit plus longtemps on se rend compte qu’avec le destin, il n’y a pas de hasard et qu’avec le hasard, il n’y a pas de destin. Alors quoi ? Alors la fille et le garçon, juste le temps qu’une plaque de tôle hurle et se déforme, se sont vus sans se regarder. Ce n’est pas une rencontre, ils n’ont jamais entendu le son de leurs voix, ils ne se sont jamais touchés, serrés la main ou embrassés, ils ignorent tout de leurs manies respectives, du visage qu’ils ont au réveil, des histoires d’amour de leurs parents, de ce qui les a fait naître et devenir frères et sœurs au milieu du processus de création d’une voiture. La plaque de tôle ainsi formée continue son chemin sur le tapis roulant et contient en elle le souvenir de l’image reflétée par le hublot. Il est dit que plus tard, après que cette même plaque fut collée sur une voiture, il suffisait de se pencher et de bien observer la carrosserie parfaitement lavée pour distinguer, sans erreur possible, le garçon et la fille figés ensemble.
La visite se poursuit par l’usine de Ferrage. Les opérations y sont toutes sans exception effectuées par des robots, gigantesques bras armés qui bougent d’eux même et soudent les différents éléments du châssis. Dans l’usine, à chaque instant des milliers de petites étincelles surgissent de tous les côtés, s’éteignant dans l’air pour mieux laisser une odeur discrète de surchauffe. Les visiteurs sont effrayés par la pluie d’étincelles qui leur tombe dessus. Le garçon et la fille sont fascinés par les mouvements étudiés des robots, dont l’architecture d’acier et les câbles électriques sont dissimulés sous des housses de plastique jaune qui se plient avec leurs mouvements et donnent l’impression de les voir munis d’une peau humaine qui peut frissonner et se tendre. Les murs et le sol de l’usine sont entièrement blancs, tout comme les rares présences humaines, techniciens en blouse blanche qui accourent parfois en cas de panne ou de dysfonctionnement des robots. Ils s’attellent aux consoles électroniques, entrent dans les enclos grillagés et empoignent la peau des robots pour essayer de saisir leur pouls. Quand le robot réparé reprend son travail, un sourire discret s’inscrit sur le visage des techniciens, vite effacé quand ils s’aperçoivent que les visiteurs les observent
La visite se termine ainsi, les visiteurs sortent en file par une porte de secours, ils descendent un escalier rond exposé à l’air frais, et le garçon est le dernier à sortir, il attend même que l’homme qui le précède soit dehors pour mieux se retourner, observer les robots et essayer de surprendre ce qu’ils font vraiment quand ils se croient seuls. En se conduisant ainsi, le garçon manque la fille qui, sortit la première, essaie en vain de le retrouver parmi le groupe des visiteurs, avant de monter dans le bus qui l’emportera chez elle.
 
  Chapitre 11
[Note de Serge Nollens : Tandis que nous fêtions Noël, Raphaël me remit, sur des pages arrachés d’un carnet de notes, l’intégralité de chroniques londoniennes qui suivent, dont j’ignorais l’existence, les complétant même d’une dernière entrée quelques jours plus tard. Comme il est facile de le deviner, son idée en les écrivant n’était pas de me les adresser. Quoi qu’il en soit, ce fut mon cadeau, d’une générosité extraordinaire, et il me donna bien plus que j’en avais jamais rêvé. De fait, j’ai préféré mettre de côté toutes mes chroniques de cette époque, tant elles étaient fades et fausses comparées aux siennes. Peut-être avait-t-il commencé à écrire des chroniques bien avant notre rencontre, peut-être existe-t-il un carnet entier de celles-ci, mais je n’en ai jamais retrouvé la trace, à mon grand désespoir. D’ailleurs, j’ai beaucoup appris de ce qu’il a écrit, des faits que j’ignorais, auxquels je n’avais pas assisté. Durant plus de deux mois, nous passions de moments de vies communes à des jours entiers pendant lesquels nous nous ne donnions pas de nouvelles, c’était étrange, et à la fois, les moments que nous avons partagés furent les meilleurs de notre histoire. C’est sans doute pour cela que de temps à autres, nous devions feindre de ne plus nous connaître.]
LONDON
Le mercredi 08 octobre, il est 05:02 du matin :
A l’aéroport d’Heathrow, le douanier me posa une question vraiment étrange ; il regardait mon passeport, comparait mon visage à celui de la photographie collée dessus et, lisant mon nom à haute voix, demanda : « Raphaël Dermée, is that really you? ». Je le regardais et j’avais bien du mal à réaliser que sa question était sérieuse. Les mots d’anglais semblaient ne pas s’articuler, la phrase n’acquérait pas son sens au fil des secondes comme elles le font toujours quand on comprend une langue qui n’est pas la nôtre. Le douanier semblait attendre de ma réponse qu’elle soit le tournant de sa carrière, la révélation de son talent de fin limier qu’il exerce depuis des dizaines d’années sans en être remercié. Je lui répondis sans doute avec le pire des accents français : « Yes, it’s me » et à ce moment-là, lui qui n’était que muscle et torse se replia sur lui-même, la tête entre les épaules, il me fit signe de passer et je suis à peu près certain d’avoir vu une larme toute transparente commencer lentement sa chute au coin de son œil droit. Pas loin de moi, Tristan se faisait retirer avec force les écouteurs qu’il avait dans les oreilles par une douanière blonde et splendide. Le reste suivait, derrière. Londres. J’y étais le premier. Dans l’avion, nous faisions des challenges mp3 avec Tristan comme le font les adolescents japonais dans Mystery Train. Une fois, nous avons retourné nos lecteurs mp3 et la même chanson qui passait sur les deux, à la même seconde précisément : I Am Waiting des Stones. Tout me semblait effectivement être une attente, attendre l’enregistrement, attendre l’avion, attendre l’atterrissage, et au fond, attendre d’être à Londres depuis des années. Une fois que j’y étais enfin, l’attente continuait… Je crois n’avoir jamais été aussi déçu, sans le ressentir de façon aussi littéral. Je regardais l’aéroport, cherchait quelque chose, quelqu’un, qui aurait pu me dire : « Tu y es. You are here ». Mais rien ne ressortait, rien n’était différent de ce que j’avais pu voir avant et ailleurs, rien mis à part ce nom : Heathrow Airport. Nous attendions l’arrivée de nos bagages sur le tapis roulant et à mesure que les instruments commençaient à apparaître dans leurs houses noires, les autres passagers, ceux-là même avec qui nous avions pris l’avion, nous regardaient différemment. Les bagages étaient tous arrivés en un seul morceau, contrairement à ce que nous craignions durant le voyage. En réalité, s’ils étaient tous intacts, une valise n’était simplement pas arrivée du tout : la mienne. J’y avais mes vêtements préférés bien sûr, et aussi quelques bouquins, A Rebours d’Huysmans, des idées de chansons, des bouts de poèmes. Je me renseignais auprès de la compagnie aérienne, ils n’avaient aucune idée de ce qui avait pu lui arriver, personne ne les avait informés d’un quelconque incident. Je ne voulais assurément pas m’énerver, je leur laissais un numéro où me joindre et partait en essayant de continuer de sourire. Ce n’est qu’une semaine plus tard que je revins à l’aéroport pour récupérer ma valise en lambeaux, à l’intérieur mes vêtements déchiquetés, mes livres inexistants. Entre temps, je m’étais acheté la version originale de Crash et avait entamé une relecture hative. En sortant de l’aéroport, les restes brûlés de ma valise déposés dans un carton, je ne pouvais que scruter toutes les voitures avec l’espoir fou d’y voir les yeux excités de James Ballard. Nous nous étions tous installés à Bethnal Green dans l’East End, pas loin de Whitechapel et de la Tour de Londres. Au début, nous partagions différentes chambres d’hôtels dans la même rue et personne n’en avait rien à faire de voir un soir arriver trois personnes pour une chambre double, trois personnes qui n’étaient pas celles qui y avaient dormi la vieille. Nous étions sept : moi, Tristan, Louise, Serge, Lina Bardi, Hélène Smith et Conroy Maddox. Machinalement, j’ai failli écrire huit. Je ne sais pas pourquoi. Je suppose que j’ai toujours l’impression que Camille est avec moi, partout où je vais, et s’il y a bien un endroit où son esprit pourrait m’accompagner, c’est Londres. Une nuit que je partageais une chambre avec Serge, j’ai surpris une page de son carnet Moleskine sur lequel était inscrit son nom : « Camille Goemans ». Il dormait à poing fermé. Moi, je ne dors plus qu’une heure par nuit depuis que je suis à Londres. Personne ne le sait. On peut très sincèrement affirmer que j’en ai profité pour fouiller les affaires de Serge et savoir ce qu’il pouvait écrire sur moi. En face du nom de Camille, il y avait inscrit cette phrase entre guillemets : « Je pourrai l’oublier demain, passer à autre chose, ne plus jamais y penser, et pourtant je ne le fais pas ». Que voulaient dire ces guillemets ? Lui avais-je dit cette phrase un jour ? Dans ce cas, je ne parlais pas de Camille, je ne lui en ai jamais parlé. Peu importe comment il a appris son existence, de toute façon, c’est moi qui lui avais confié le rôle de biographe. Peut-être avait-il simplement inventé la phrase et me la placera de la bouche à un moment donné de la biographie. A moins, et ça me vint quand je regardais le soin qu’il avait mis à calligraphier le nom de Camille, que c’était lui qui parlait. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi et comment il s’était tellement entiché des Narcisses. Au début, il n’avait que très peu à voir avec nous, il ne connaissait rien à notre monde et à notre musique. Et tout à coup, c’était sa raison de vivre. Et moi, je l’ai introduit à tous le monde, à tel point qu’il connaissait tous mes secrets, même ceux que je ne lui avait pas révélé et était venu avec nous à Londres. Il n’était pourtant pas si intelligent que ça, pas si doué, bien qu’il ait ce visage étrange et si triste que le rend séduisant. Je crois que je lui ai simplement confié l’écriture de la biographie du groupe parce que ça flattait mon ego. J’aurai pu le faire moi-même avec un grand plaisir, c’est évident. Encore plus évident est le fait que ça change tout si quelqu’un d’autre le fait, si quelqu’un d’extérieur au groupe, et même d’extérieur à tout ce qui fait ma vie, se charge de l’écrire et se prend d’une fascination pour nous. A cheval sur les deux pages de son carnet, j’inscrivais ce poème de Paul Eluard :
« Pourrai-je prendre où elle est
l’apparence qui me manque
Sur les rives d’un visage
Le jour la force éclatante
Le dur besoin de durer »
Puis je fermais le carnet, décidant de le laisser continuer, de lui faire confiance, quand bien même il n’y aura jamais personne d’autre intéressé par cette biographie étrange d’un groupe inconnu qu’il était entrain d’écrire. Quoi qu’il en soit, ça ne m’a pas empêché de prendre mon stylo et d’écrire ce récit de mon voyage à Londres sur les pages du cahier où je suis censé écrire les accords de mes futures chansons. Je n’ai pas vraiment de raison de le faire. Mes insomnies me libèrent de nombreuses heures la nuit et bien que je passe la plupart du temps à effectivement chercher de nouvelles chansons pour remplacer celles détruites avec ma valise, j’ai l’impression que retranscrire en direct cette odyssée, ces moments fous et tristes qui se passent sous mes yeux et auxquels Serge n’assiste pas toujours, m’aide à mieux les comprendre, et donc à mieux les retranscrire sur ma guitare. Est-ce qu’un jour, cela remplacera la biographie de Serge ou bien est-ce que j’arracherai ces quelques pages pour les brûler ? Qui sait.



Le vendredi 24 octobre, il est 04:56 du matin :
Qu’est ce que la musique ? Non, plutôt, qu’est-ce qu’une chanson (parce qu’il faut bien s’avouer que ce n’est pas pareil) ? C’est un petit trou de serrure sur lequel l’auditeur plaque son œil. Pour satisfaire son plaisir, un spectacle se déroule sous ses yeux, il peut rester des heures à le regarder en fantasmant que la porte va s’ouvrir. Tous le monde connaît ses maisons, celles dans lesquels nous aimons flirter avec les murs, parce que nous savons que ce qui se trouve derrière correspond à nos attentes. Quand dans mes moments de lucidité, je m’observe et j’observe les autres, je comprends que nous avons érigé ça comme un mode de vie ici à Londres. Tout n’est que chanson, nous sommes tous des chansons. Nous ignorons notre conscience car nous ne pouvons pas la supporter. Londres fonctionne ainsi, ses artères bercent la nuit de chansons depuis quarante ans, sur la sono des pubs, j’ai toujours l’impression d’entendre une de mes compilations persos et si ce n’est pas le cas, je sors ma guitare de son étui et je la joue. Et c’est vrai que dans cet environnement, je suis plus prolifique que jamais. Le carrousel et sa musique vont de plus en plus vite, tous les soirs nous jouons, passés les premiers engagements, nous nous sommes retrouvés dans des petits pubs, et puis nous nous sommes faits remarquer encore et encore, de premières parties en affiches de salles lugubres. Une semaine s’est écoulée ou beaucoup plus, je n’en sais rien, je préfère oublier, je suis une chanson. Je ne retiens rien. Je suis le même. J’ai de l’esprit pendant 2 minutes 30 et ensuite, je recommence. Je suis brillant. Les gens m’embrassent. Je suis beau quand je pleure. Alors je n’ai rien d’humain. Je suis autre. Les Anglais aiment la débauche alors les Narcisses leur en donnent. Je n’aurai jamais vraiment cru y prendre plaisir. D’ailleurs, ce n’est pas le cas 50% du temps. Les autres 50%, je suis en sueur, torse nu, agrippé par une guitare, je bois pour avoir de l’énergie et quand l’instrument n’est plus là, quand on me l’a enlevé pour le débrancher et laisser la place au groupe suivant, je titube, j’oublie mon existence, ma tête tourne si vite que je m’accroche à la première jeune fille qui croise mon regard et je la garde jusqu’à la fin de la nuit. J’ignore leurs excuses à eux, mais les autres garçons et filles font pareil. A aucun moment, plus jeune ou plus tôt dans la soirée, je n’aurai voulu que ça arrive. Simplement, ce sont les évènements qui se déroulent. Le monde réel ne me manque pas. Camille me manque. J’aurai cru pouvoir passer ma vie entière dans ses bras, à ne rien craindre, à l’aimer, aujourd’hui je voudrai pouvoir jouer ma musique rien que pour elle, lui susurrer les mots qui ne parlent qu’à elle ; elle a disparu, elle a explosé dans l’air, moi je n’ai plus que mes chansons, tout ce qui reste d’elle, tous ces portraits que je veux jouer si fort qu’elle puisse prendre vie à nouveau et apparaître devant moi, sur scène, en chair et en os, faisant ainsi disparaître les milliers de spectateurs inconnus dont elle prendrait la place. Je sais bien que ça n’arrivera pas et, comme des milliards de personnes qui se lèvent chaque matin, je fais semblant pour avoir la force de continuer. Les comportements de ce genre, je les repère tellement facilement. La nuit dernière, j’avais gardé assez de lucidité pour prendre conscience de la tristesse de ceux qui m’entouraient quand les regards ont commencé à se croiser, quand les mots sont devenus mauvaise poésie et que les mains se sont frôlées. Tristan embrassait une anglaise couverte de taches de rousseur que nous avions rencontré à la fin de notre set acoustique dans le métro le soir même vers 19 heures et à ce moment-là, j’ai compris que c’était le constat d’un double échec. Enfin, nous, lui, eux, moi, ils, elles, c’est-à-dire Les Narcisses, passions aux aveux : ces baisers lancés à la curiosité criaient que nous avions perdu tout espoir en l’existence d’une âme sœur et que nous étions incapables de changer le monde. D’ailleurs, une nuit est passée et c’est toujours le cas. L’on en revient au début, puisque c’est le sens des chansons. Elles existent pour rendre beau le fait que l’amour n’existe pas et pour nous faire oublier le reste. Les restes. Nos vies ne sont rien comparées à ces soi-disant restes. Les restes sont tout. 6 milliards d’êtres humains, une bonne part qui souffrent le martyre, qui meurent de faim, de maladies, et qui meurent tout court. Aucune chanson (devrai-je préciser, aucune bonne chanson) ne peut parler de ces restes. J’ai pourtant essayé. Une chanson élude, une chanson ferme les yeux et oublie. Alors que faire ? L’horreur existe, sur cette terre, elle est même majoritaire. Faut-il oublier ? Faut-il en avoir conscience ? Parce que non, c’est une certitude, nous ne pouvons rien y faire. Qu’est-ce qui est le mieux ? Savoir sans pouvoir ou espérer pouvoir sans savoir. Je n’en sais rien, je suis une chanson, je ferme les yeux et j’oublie.

Le lundi 27 octobre il est 12:51 :
Londres est formidable ! Nous avons signé un protocole de contrat avec une maison de disque locale qui va nous financer une semaine entière dans un studio d’enregistrement. Ce soir est donnée une petite fête où nous jouerons. Les décisionnaires du label seront là et je suppose qu’ils vont attendre que nous soyons bourrés pour nous faire signer le contrat et en profiter au passage. Nous nous en fichons bien : nous allons enregistrer notre album, qu’il sorte un jour, qu’il ait du succès, qu’il soit bon, ça n’a aucune importance. Toutes nos connaissances londoniennes seront présentes et ce sera sans doute le plus grand moment de l’histoire du groupe. D’habitude, je ne supporte pas les gens qui qualifient les événements avant qu’ils n’arrivent. Là, c’est différent, je ne parle pas en mon nom ni en celui de quiconque, c’est le groupe qui parle : quoi qu’il arrive, désastre ou révélation, ce sera gravé dans l’histoire du groupe. Celle-là même que Serge s'acharne à théoriser. Je n’habite plus dans aucun des hôtels que j’avais l’habitude de fréquenter. Je vis avec un anglais nommé John Belcher. C’est un musicien et un voleur d’appartement. Il s’introduit dans les appartements abandonnés par leurs propriétaires le temps de leur vacances. Actuellement, nous sommes dans un grand appartement moderne et lumineux, tous les murs sont immaculés de blanc dont la fragilité est uniquement brisée par des tableaux d’Yves Klein. Je les ai étudiés, il me semble que ce sont des vrais. A aucun moment il n’est venu à l’esprit de John ou de moi de voler ces tableaux. Ce n’est pas ce dont il s’agit. Le propriétaire de l’appartement l’a doté d’un écran de cinéma géant et sa collection de dvd’s comporte l’intégrale des œuvres d’Hitchcock et de Seijun Suzuki. Je me lève en pleine nuit pour regarder Vertigo. Chez moi, j’avais déjà ces mêmes dvds de Suzuki, je les regarde en mangeant et en faisant cuir du riz. C’est incroyable comme cet appartement semble n’avoir été crée que pour moi, j’aimerai y vivre pour le reste de ma vie, et pourtant demain ou après demain, la vague va me prendre à nouveau et nous partirons, je laisserai le visage de Joe Shishido tourner sur l’écran, comme un message pour le propriétaire : « merci, merci, regardez-moi, je suis Joe Shishido » Et dans le prochain appartement, quelque chose d’autre m’indiquera que je suis chez moi, un rayon de soleil ou une tâche sur un mur.

Le mardi 28 octobre il est 06 : 00 du matin
[ Note de Serge Nollens : je préfère avertir le lecteur, ce qui suit est un amas de non-sens. C’est à ne rien y comprendre et tous mes efforts pour déchiffrer l’écriture de Raphaël n’ont pas réussi à ramener un peu de cohérence au texte. Je me souviens que la soirée du label avait été particulièrement folle et arrosée, je suppose que c’est à cela que nous devons la note qui suit. Les plus avertis y reconnaîtront sans doute des personnages déjà rencontrés et personnellement, étant en possession de tous les éléments, je trouve parfois que cette note dit plus de choses que tous le reste de ce livre. Dans ces moments-là, je prends une grande respiration et je me contente de sourire. C’est une sensation étrange, presque agréable.]

Je me souviens du moment, rentrant de terrain vague, une remorque y tire derrière, un labrador courre, abois et remue terrain vague est le lieu de dépôt exemple de pure destruction, tôle froissée, verre le vent, traces de sang, de larmes d’un instant. La voiture que tire l’élan de crissements de pneus, enfoncé, laissant la voiture se commencée par assombri, l’espace intérieur n’est même pas endommagé, passée d’un moteur et sur sa présence dur battant les pulsions du véhicule, disparu, avancer, et quand est-ce arrivé ? Les côtés de caisses sont à peine conducteur, passagers, tôles, comme l’effet d’un cœur guise de punition, les Dieux changeant les visages illuminés d’effroi qu’imprime la culpabilité. Tristan le crime ? Une trahison plus que l’irréversible, plus vite que ne puisse derrière aspirer la poussière par sa gueule conducteur lui fait des signes, essaie de joie, jappe et sautille dans une danse assis à l’arrière d’un scooter flambant neuf en jouant de la guitare, lui lui, une femme nue et deux près de l’herbe. Nous collons sur la porte rock. Quand il ne reste plus la face arrière. Plus tard il reviendra, de choix pour nos nuits et il est même allé en prison, bien en place est la preuve que les nuits. Après, il suffit de ne pas fille avec qui il couche chez des attaché aux lieux.
« Comme dans un boxe sans les poings sur un ring ralenti dans les cordes, décomposant au maximum les pas. Avec ses lunettes de femmes, s’il n’a pas de flingue à droite, n°1 se bat pour son rang, un qui n’ont que l’impression de jouer. Joe chez lui et sent ses prothèses fatiguer ça c’est très sérieux. Ah ces prothèses, et il se demande souvent si elle a trouvé les signes qui ne trompent ce qu’elles savent. Si elles regardent, c’est plus la différence avec avant, il doit enfin comprendre. Sur sa télévision est esquissé une horloge dans la poussière. Est excité par la vapeur de riz, passe des heures au dessus qui commence à embrumer ses entrailles et apparaître le visage de Camille Goemans dans la vapeur de riz. Elle me sourit fait partir les larmes séchées de l’image qui n’est qu’imparfaite, les fesses de Camille l’élastique de sa culotte sur sa peau pousse la porte. Le robinet s’allume, eau température maximale avant de se mélanger à la baignoire, à l’envers, caché par le filet douche tombe sur le carrelage et glisse, plastique, coupé l’écoulement de la paume de rien aucun autre bruit que celui qui tombe du robinet. Je ferme les sexe me fait mal. Je peux encore les jambes. Les fourmis s’échappent. Les draps yeux. M’assied dans le lit. Me regarde. Mes vêtements. Je reste nu. J’ouvre, elle n’est pas là. Je sers le pas à
l’usine, Tristan et moi passons devant un voiture, soulevant un nuage de poussière, et la queue quand il voit l’épave. D’un carrossier, chaque voiture entreposée est un brisé, lambeaux de tissus soulevés légèrement par des peaux fossilisées par la sueur remorque est peut être pire encore, dans klaxons, puis, silence, l’avant a été complètement un pare-brise vide en dentelles de verre on en vient à s’interroger sur l’existence actuelle. Aucun signe mécanique, pas de métal envolé, tout ce qui le faisait bouger, de passagers, sans doute sain et sauf. froissés, légèrement recroquevillés par l’écho des frissons, grecque sur une statue de marbre. En hommes en pierre, figeant pour l’éternité le regard, quel était donc l’assassinat. Jambes fondues en acier plus vite nous rattrape la nostalgie. Et ce chien ouvert, tourne autour de la remorque, l’éloigne. Le chien ne contient plus sa heureuse. J’ignore pourquoi je choisi ce moment-là, conduit par John Belcher (mendiait sur Tower donne 30 euros, chante avec lui. Chez bien habillées, utilisé les 30 euros pour des gens des flyers pour une soirée flyers, il retourne les tapis WELCOME sur les portes encore dérangées des entrées soirées). John semble faire ça depuis longtemps, il assure qu’à 99,9% un flyer toujours lieux sont vides, au moins pour s’attacher. John affirme qu’il largue immédiatement, de cette manière, il n’est pas film »
Joe est le tueur n°1, il vide. Violemment il se projette presque aux gestes de son adversaire qui n’existe sourit, toujours une fille à gauche et il n’en est que plus inquiétant. Joe combat à mort qui implique de nombreuses lui croit jouer, quand il rentre ses joues, il se rappelle que tous les filles hésitent toujours avant de toucher. Au fur et à mesure, il pas : si elles ne regardent pas qu’elles savent. Et maintenant lui-même ne fait qu’allumer l’écran, se regarder et se palper. De plus en plus petit, un farceur est minuit moins le quart. Joe se glisse dans la rue et les autocuiseurs, ouvrants ses narines, aspirant la fumée j’ouvre les yeux un instant pour voir se détacher très nettement en plein milieu. Je ferme mes paupières pour essayer de nuit. Quand je les ouvre à nouveau, elle s’éloigne lentement dans les bruissements effrayants de la salle de bain, chaude d’abord, le temps qu’elle atteigne l’eau froide. Joe fait l’amour dans la douche de Camille, j’entends Camille grommeler, ouvrir le rideau de douche. Et puis il n’y a plus de plics et de plocs des dernières gouttes derrière ses yeux. Je tourne dans le lit.. J’étends les bras. J’étends doux comme sa peau. J’ouvre. Je me lève. Je ne trouve pas fenêtre. J’entre dans la salle de bains. Robinet de toute mes forces. Elle n’est.


Le dimanche 09 novembre, il est 16:00

Toujours pas d’album enregistré ! La maison de disque a été plus prompte à organiser une fête qu’à trouver un lieu et un producteur pour enregistrer toutes nos idées. De quoi est-ce que je me plains, nous ne sommes là que depuis un mois et nous avons déjà un contrat qui couvre l’ensemble du Royaume-Uni. Nous devons bien être parmi les jeunes gens les plus chanceux d’Angleterre, à moins que nous ne le méritions vraiment, que nous soyons vraiment au-dessus du lot. Du fait de cette attente, je me suis ennuyé de longues journées durant. Je me levais tard, me mettais dans un coin et regardais la télévision. J’avais l’impression d’avoir de nouveau 14 ans. Aucun des nouveaux appartements que j’ai emprunté n’avait une dvdthèque impressionnante, aucun ne comportait de bibliothèque fournie. Je ne pouvais pas jouer de guitare sous peine d’alerter les voisins. De toute façon j’avais l’impression que d’ici mon entrée en studio, au lieu de progresser, je ne ferai que perdre le chemin de mes chansons. J’ai donc laissé John continuer sa dérive et j’ai repris une chambre d’hôtel. Tous les jours, j’essaie de me perdre dans Londres. Je ne fais que ça, je ne rentre que pour dormir (éventuellement) et me laver (éventuellement). J’ai découvert le Bethnal Green Museum Of Childhood par hasard en marchant seul dans le quartier. Il est de plus en plus rare que je voie mes amis dans la journée, car à coup sûr, nous nous retrouvons dès la nuit tombée. Tristan ne lâche plus les anglaises. Serge commence à ressembler à un être humain, à vivre comme eux. Louise s’est trouvée un petit ami. Elle n’est pas du genre à changer de couche tous les soirs, simplement, elle est tombée amoureuse de ce mec. Un américain. Et je sais qu’elle m’aime, moi aussi, de la même façon que je l’aime. Nous découvrons tous les deux que nous avons trop d’amour pour ne le donner qu’à une seule personne. C’est en tout cas que ce qu’elle m’a déclaré mot pour mot. Et il se peut qu’elle voie juste. Le Bethnal Green Museum Of Childhood est parfait : il y fait terriblement chaud et sombre, l’entrée n’est pas chère, il y a des milliers de vieux jouets exposés dans la poussière, et bizarrement, il y a très peu d’enfants. C’est assez logique. Quels parents voudraient emmener leurs enfants dans un musée de l’enfance ? Ils préfèrent les tirer dans des musées sérieux pour se donner bonne conscience. Un enfant est déjà un enfant, quel intérêt de lui faire visiter un musée sur lui-même ? Je ne sais pas. Le musée n’est même pas très intéressant. Les jouets exposés me laissent de marbre. J’aime simplement passer par tous ces escaliers qui ceinturent le musée, baisser la tête pour pénétrer dans certaines salles, éternuer à cause de la poussière et rester des heures dans ce lieu si calme, caché au beau milieu des mes nuits ardentes. Il y a une pièce, une seule, qui m’attire vraiment. Sous verre, un livre en très mauvais état y est exposé. Il est tellement désarticulé que les feuillets sont détachés et présentés séparément. Dans la vitrine, il y a d’abord la couverture, jaunie et rongée aux coins, dont le titre est illisible. Toutefois, on peut en déchiffrer quelques lettres et, c’est la première chose qui m’a attirée, le livre est en français. Son titre commence par « Manuel De … » et le reste a totalement disparu. A ce propos, la vitrine n’informe pas vraiment plus, il est simplement précisé sur un carton « Unknown French Class Book Found In London, 1947 ». Les quelques pages suivantes à être exposées sont dans le même état, à peu près illisibles, toutes, sauf une, en parfait état de conservation. Sur celle-ci est schématisée une petite plante qui ressemble à du muguet, les mêmes feuilles, des clochettes au bout de la tige, en plus sauvage. Le livre détaille sa composition et en précise même le nom : « Yali ». Plus d’informations devaient être disponibles sur la page d’en face mais il ne reste de celle-ci que quelques dents de papiers attachées au schéma. Le livre est la seule attraction d’une salle d’environ 4 mètres carrés, et j’y reste à chaque fois presque une heure, les yeux sur le livre, affalé sur la vitrine ou parfois même simplement installé dans un coin, engourdi et ailleurs. Je me souviens d’un rêve fait lorsque j’avais 17 ou 18 ans, où, dans une librairie un peu miteuse, je trouvais une vieille encyclopédie qui regroupait tout ce que j’avais toujours voulu savoir, tous mes centres d’intérêts, toutes mes passions d’hier et de demain. J’en suis persuadé : c’est la même encyclopédie exposée au Bethnal Green Museum Of Childhood et cette plante appelée Yalï sera ou a été au centre de ma vie. Quand une certitude aussi forte que celle-là traverse l’esprit rien qu’un quart de seconde, elle a l’avantage absolu sur les doutes qui la suivent. Je comprenais enfin pourquoi ce musée avait dès le début une saveur agréable. Depuis, j’y suis retourné tous les jours jusqu’à hier soir. Comme à l’habitude que j’ai rapidement acquise, je flânais le plus longtemps possible en résistant à la tentation de retrouver la seule salle qui aguichait mes sens. Au bout d’à peine quelques minutes, j’en franchissais pourtant le seuil pour me retrouver pris au piège d’une toile d’araignée tissée là par de fines traces de fumée blanche, presque jaune, qui stagnaient au-dessous du plafond. Dans un coin, les épaules collées au mur, les jambes resserrées vers l’avant, prêt à glisser, un anglais aux longs cheveux bruns tirait sur une cigarette, ouvrant sa maigre mâchoire carrée, comme le ferait un automate. Je restais là en silence, incapable de me concentrer et même d’apprécier le trésor que je me croyais dévoué. C’est l’homme qui brisa la glace en premier : « You have to ask me to stop smoking. Well, at least you’re supposed to ». Il s’appelle Peter Waldberg. Il a 40 ans. C’est la personne la plus âgée avec laquelle j’ai eu une discussion en plusieurs mois. « I don’t mind » j’ai répondu, il a immédiatement saisi la balle au bond « Oh, do you want one ? ». La conversation se faisant de plus en plus rapide au risque de partir en fumée, j’ai laissé s’échapper quelques secondes avant de répondre : « Thanks, no. I don’t smoke anymore. But if I wanted to start again, believe me, it’s you I would ask for ». Avez-vous déjà réfléchi à tous ces embryons de conversations qui jamais n’évoluent ? A toutes ces personnes (en général, des filles pour les garçons et des garçons pour les filles) que l’on pourrait connaître si seulement le dialogue ne s’éteignait de lui-même une fois la politesse passée ? Amours, amis, ennemis, on passe à côté d’eux à cause d’une fraction de seconde durant laquelle, en l’absence d’un peu plus de volonté des deux côtés et d’une phrase appropriée, nos vies basculent vers la médiocrité et l’isolement ? Etre dans un groupe de rock donne l’illusion que ça n’arrive pas. Avant ou après un concert, c’est tellement facile de discuter avec les spectateurs, même ceux qui ne savent rien de nous ; ils voient nos instruments, ils nous entendent sur scène, forcément la donne est faussée, forcément, ils ont envie de nous parler, et forcément, ils ont quelque chose à nous dire. On s’imagine que jamais plus il n’y aura de conversations avortées. Mais c’est faux, ce ne sont pas de vraies conversations, c’est autre chose, la relation du musicien à son public. C’est différent, ils ne deviendront jamais des amis ou des ennemis car jamais ils ne pourront accepter qui nous sommes vraiment. Ils nous verront toujours comme les musiciens. Moi-même je voudrai être ce personnage pour toujours, j’aimerai pouvoir tuer l’être normal qui est en moi, celui qui est né enfant et qui a grandi difficilement, seulement c’est impossible, je n’y arrive pas, il refait toujours surface. Serait-il plus fort que le musicien ? N’est-ce pas simplement que le musicien a trop d’amour pour lui ? Qui est la poupée de qui, qui est de chair et d’os, qui est de cristal indestructible ? La réponse, inconnue, est mon combat de tous les jours. Avec Peter Waldberg, ignorant qui j’étais autant que j’ignorais qui il était, la conversation a continué à couler sans qu’à aucun moment je n’ai besoin de réfléchir à quoi dire. Je lui parlais du musée et lui demandais ce qu’un homme comme lui pouvait y faire. Il répondit qu’il venait pour le livre. J’ai tout de suite compris. Il approcha de la vitrine et tapota contre elle le filtre de sa cigarette laissant sur le verre une étrange marque de buée gluante et jaune. Nous n’avions pas entendu l’annonce de la fermeture du musée susurrée à travers les haut-parleurs par la voix douce et rassurante d’une femme dont je m’étais demandé, à chacune de mes visites tardives, à quoi elle pouvait ressembler. Maintenant, le gardien faisait le tour des salles pour vérifier que plus aucun visiteur ne s’y trouvait et le cas échéant, lui rappeler que le musée fermait. Quand Peter Waldberg entendit sa voix stricte quelques salles avant la notre, il me tira très fortement par le bras et nous détalèrent dans une agitation qui me parut tout sauf discrète. En le suivant, et vu sa force, ne pas accepter de le suivre aurait consisté, au minimum, à lui décrocher un coup de poing pour lui faire lâcher mon bras, j’avais accepté son plan, bien que je ne le connaissais pas. Deux salles après la notre, nous arrivâmes dans une reconstruction de Londres à taille d’enfant et Peter se précipita vers Big Ben, l’ouvrit en deux et je découvris que c’était une penderie. Tous les monuments de Londres étaient des meubles, et Peter le savait. Nous nous cachâmes donc dans Big Ben, Peter éteignit sa cigarette entre le pouce et l’index et nous refermâmes Big Ben pour rester dans le noir, collés l’un contre l’autre dans une penderie d’enfant. Nous restâmes à sentir nos souffles respectifs cogner contre le visage de l’autre jusqu’à ce que, éclatant de rire, Peter avança sa bouche de quelques millimètres et m’embrassa. Dans un geste de recul, j’ouvris Big Ben. La salle était plongée dans la pénombre, le gardien n’était plus là. Je ris aussi. Nous passâmes la nuit à parler du livre et du Yali, à découvrir nos vies et notre passion pour la musique. Peter Waldberg est multi-instrumentiste de jazz et producteur. C’était le début de l’aventure.
[ Note de Serge Nollens : D’après mes premières recherches, il n’existe aucune plante, fleur ou herbe du nom de Yali. J’ai étendu mes recherches jusqu’aux végétaux exotiques sans plus de résultats. Le Bethnal Green Museum Of Childhood a brûlé il y a quelques années, la collection entièrement détruite, seule les fondations bancales subsistent. Il n’a pas été démoli et ses rêves d’enfants brûlés servent de refuges aux clochards et aux squatteurs au mépris de toutes les règles de sécurité.]



Le lundi 24 novembre, il est 11h00

Moi qui avais saisi l’écriture comme une échappatoire, me voilà qui me force à écrire parce que c’est ce que je suis censé faire : finir ce que j’ai commencé, affirmer mon côté littéraire. Il faut dire que ce n’est pas le moment pour. Le moindre moment de libre, je le passe avec Tristan et Peter Waldberg à peaufiner notre son, nos intros, nos ponts, nos bébés-solos et nos accords. Il n’y a que deux autres activités majeures : essayer de dormir dans le bus et jouer les concerts. Nous avons pris la route il y a 5 jours environ. Peter a terriblement bien organisé les choses et dans une poignée de semaines il ne restera sans doute plus un seul endroit du Royaume Uni que nous ne connaissions pas et qui ne nous connaisse pas. Pour ce que j’en ai goutté, c’est une agréable façon de vivre. Le temps file de manière impressionnante, mis à part les heures que l’on passe les yeux fermés, un vieux sac de couchage sur la tête pour simuler la nuit. Travailler avec quelqu’un comme Peter est gratifiant et motivant car il sait apporter la juste part d’idées pour que l’on continue à avoir l’impression que tous le génie vient de nous. Un homme expérimenté et talentueux, capable de nous demander de jouer dix fois le même morceau et d’être toujours enthousiaste après chaque tentative pousse forcément le groupe à se dépasser et à travailler sans relâche. Voilà pourquoi je n’écris plus. Les paroles des chansons sont toutes prêtes depuis longtemps. C’est la musique et l’interprétation qui ont besoin d’être peaufinées, les seuls moments où je pourrai prendre mon stylo, je préfère les passer à reposer mes doigts, y gratter les peaux mortes et faire disparaître les ampoules. Peter joue pour le groupe le rôle que Tristan a joué pour moi : beaucoup plus doué que nous, il continue chaque jour d’aimer la moindre chanson qui sort des Narcisses, à l’aimer plus que lui-même, et s’il cherche à améliorer quelque chose, c’est nous, notre technique et notre jeu, et en aucun cas nos chansons et notre univers. Durant les concerts, il reste dans l’ombre de la scène, semblable à notre première rencontre, entouré par des dizaines de nuages de fumée envoûtés qui lui obéissent au doigt et à l’œil et restent tout contre lui jusqu’à ce qu’il leur donne un ordre précis. Il pourrait très bien venir sur scène, jouer et polir notre son. Il ne le fait pas. Il aime ses moments où il manque la batterie parce que Tristan joue de la guitare, chante ou tape dans ses mains. Moi aussi, ce sont mes moments préférés, pour rien au monde je les supprimerai. C’est même pour eux que je subis les tortures des exercices imaginés par Peter, les gammes et les répétitions chronométrées : plus nous serons bons dans le sens technique du terme, plus nous pourrons nous permettre d’errer avec le charme du débutant. Peter dit qu’aucun musicien jazz ne pouvait se permettre d’improviser sans connaître parfaitement tous les moyens classiques d’utiliser son instrument. J’ai toujours souhaité connaître quelqu’un comme lui qui sache dire oui, non, pas comme ça, un peu plus comme ça. Il a réussi à monter la tournée en trois jours : il a même réussi à me convaincre alors que j’étais réticent. Enfin, je ne sais pas si c’est vraiment lui. Le jour où il m’a annoncé que nous devions partir sur la route, j’avais chiné chez les bouquinistes et trouvé un petit fascicule de 1947 nommé « The Tower Of London » auquel il manquait la couverture. Immédiatement, j’ai pensé au Manuel inconnu du musée de l’enfance. Je me précipitais pour l’acheter, n’accordant d’abord que peu d’importance au contenu du fascicule. En rentrant à l’hôtel pour le lire, je vis une tâche sombre sur les draps du lit qui n’avait pas encore été refait. M’approchant, je découvris ce qui semblait être un morceau d’aile de corbeau légèrement ensanglanté. Dix minutes plus tard, Peter toquait à ma porte et j’acceptai de partir en tournée sous sa direction. Ce n’est que récemment, assis dans le bus, que j’ai lu le fascicule et découvert qu’à la Tower Of London existe une volière de corbeaux auxquels on a coupé les ailes pour qu’ils ne puissent s’échapper. Doucement j’ai été amené à reconsidérer la chanson intitulée « Corbeau Crash » que nous avions joué une fois en France. A l’époque le titre avait été une simple idée dénuée de sens. Désormais, nous l’avons retravaillée et nous la jouons chaque soir. J’ai remplacé les paroles par des extraits du fascicule sur la « Tower Of London » et des allusions au Yalï. Je sais que ça peut sembler bizarre, mais je sais que ces deux livres sont liés et qu’en eux existe une certaine magie, la preuve, elle se produit à travers le temps. Pour l’instant, le public ne s’offusque pas que nous jouions certaines chansons en français et ils les reçoivent avec autant d’enthousiasme que celles en anglais. Afin que la tournée ait lieu, Peter nous a bouclé, pour nous et Johann Rep, de nombreuses dates avec plusieurs groupes différents. Jusqu’à Manchester, c’est-à-dire il y a deux jours, nous avons joué avec un groupe appelé « Penrose Avenue » qui donnait plutôt dans le glam rock. Heureusement, nous ne partageons pas notre bus. Il n’y a que Johann Rep et nos amis qui y vivent. Hélène Smith qui avait commencé la tournée avec nous, a disparu à Manchester pendant que nous marchions dans la ville à la recherche du spectre de Morrissey. Je suis resté trois heures dans le quartier à sa recherche tandis que la parade d’un cirque écumait les mêmes rues que moi avec lions en cages, éléphants et clowns. Le soir tombé, je devais rejoindre les autres pour le concert et nous sommes partis juste après, sans elle, pour rejoindre à temps la ville suivante. Avec Louise Champagne, les choses se sont beaucoup arrangées depuis notre départ de Londres. J’ai du mal à me souvenir d’un temps où nous ayons été plus amoureux. Elle monte sur scène et chante avec nous. Nous passons des heures à parler musique ensemble. Dans le bus, nous partageons un lecteur dvd portable et regardons les meilleurs films de David Lean ( les seuls que le chauffeur du bus possède) blottis l’un contre l’autre pour mieux voir l’écran minuscule. Quand elle s’endort (et elle s’endort toujours avant moi), je me lève, emporte le lecteur dvd qui pourrait la réveiller et termine le film tout seul. Ensuite, je m’assieds sur le siège derrière elle et je l’écoute dormir. Parfois, je saisis un léger souffle. La plupart du temps, je n’entends rien. Au bout d’un moment, j’en viens même à craindre qu’elle ne respire plus ou, bêtement, qu’elle ait disparue. Puis, une minute ou une heure plus tard, je vois le rideau qui bouge, seul signe de vie, j’entends le siège qui craque, elle se tourne, se redresse et par-dessus l’appui tête j’aperçois son crane dépasser et ses cheveux noirs très légèrement gras, comme recouverts d’un millimètre de lait de coco, qui ont pris le pli de la housse du siège sur lequel elle est assise. En général, je finis par tourner la tête ou me lever et alors le reste du bus endormi me fait face, tous mes amis, l’air paisible, leurs têtes reposant contre les vitres vrombissantes et parmi eux, Serge Nollens, coincé à côté du mastodonte qui décharge nos amplis, obligé de vivre et de respirer sur le demi-siège que son voisin lui laisse, me fait un large sourire béat et le garde sur son visage de longues minutes durant, parfois des heures.

Le jeudi 25 décembre, il est 10:30 du matin

Nous l’avons finalement fait ! Dès la tournée achevée, il y a environ 2 semaines, nous sommes entrés en studio avec Peter Waldberg. Nous en ressortions 10 jours plus tard avec 20 chansons enregistrées. Je crois que la maison de disque veut prendre quelqu’un d’autre pour faire le mixage mais il aura bien du mal étant donné qu’avec Peter nous avons essayé de garder le son le plus simple et le plus direct possible. C’est déjà un miracle qu’elle lui ait fait confiance pour l’enregistrement. Ce furent des jours extraordinaires grâce à lui. Le temps qu’il ne passe pas à la musique, il l’occupe en lisant Doestoievski dans le texte. Sa femme est une grande russe magnifique et joviale, un peu enrobée à l’approche de ses 40 ans, elle aligne difficilement trois mots d’anglais et communique avec nous dans un français parfait. C’est elle qui a fait à manger pour le groupe sur la tournée et en studio. Nous avons enregistré en plein cœur de Londres, dans un vieux studio à taille humaine. Peter en était un habitué et tous ensemble nous écoutions tous le temps les groupes de jazz qu’il avait produit et des disques de jazz New Orleans comme Bix Beiderbecke and his gang ou Jimmie Noone. Ça a été une influence inattendue sur notre album. J’appréciais particulièrement la façon dont la voix des chanteurs était enregistrée à la fois douce et très proche de l’auditeur. Tous le temps de l’enregistrement Louise nous a accompagné dans la cabine, muse splendide et soutien maternel. Elle a même appris quelques mots de russe avec la femme de Peter. Serge nous visitait très souvent, il s’approchait de moi avec des pages noircies d’encre bon marché et pestait contre son ordinateur qui était tombé en panne. Toujours il était d’une grande aide quand il fallait retrouver l’inspiration ou bien changer les paroles d’une chanson à la dernière minute. En tout furent enregistrés :
Sous tes vêtements
Corpus Delicti
Corbeau Crash
Drive with a Dead Girl
Les Papillons Noirs
The Last Evening
Quimper and Me
Amazonian Traffic
Shangri La (The Kinks)
Acadia
La Chapelle Rouge
Infernow
Rubbergun
Sherilyn Fenn
The Wakefield Tower
Diane c’est toi
Curtana
Traces to nowhere
Une dernière chanson impromptue s’est rajoutée hier soir à la liste. C’était la vieille de Noël et nous n’avons pas joué de concert, rien. Nous nous sommes simplement réunis chez Peter Waldberg : moi, Tristan, Louise, Hélène Smith qui était sortie d’un train en provenance de Manchester quelques jours auparavant, Lina Bardi, Conroy Maddox, et Serge, comme à notre arrivée à Londres. Ce fut un Noël blanc. Il faut tout de même savoir qu’à Londres, il ne neige pas. Un instant, les rues sont vides et sèches et une heure plus tard, sans que personne ne s’en soit aperçut, le rebord des fenêtres est recouvert de dix centimètres de neige et dehors les voitures avancent dans un bruit de frottement comme un soupir. Peter avait spécialement arrangé à la guitare une version de « St. James’ Infirmary » par Artie Shaw And His Orchestra et je l’ai chanté juste après la remise des cadeaux. Serge avait ramené son enregistreur et je suis sûr que cette étrange performance fera une magnifique chanson cachée sur notre album. Pour Noël, Louise m’a offert trois mots de russe (« Ya Lyubly Tyebya », « Je t’aime » en français, ce qui voulait dire, dans un troisième langage, le notre, qu’elle m’avait choisi au détriment du jeune anglais rencontré plus tôt) et je lui ai donné le fascicule sur La Tour de Londres en lui murmurant à l’oreille toute l’histoire sur le livre exposé au Bethnal Green Museum Of Childhood. A Peter Waldberg, j’offris une de mes guitares et il me remit les bandes de l’album. Tristan m’offrit une chanson qu’il avait écrite et je fis de même, sans que nous n’ayons rien prémédité. Serge Nollens me donna tous les enregistrements pirates des Narcisses qu’il avait réalisé en concert, en studio ou en privé, me rassurant sur le fait qu’il avait au préalable tout rentré dans son nouvel ordinateur portable. A minuit, sans que personne ne sache pourquoi, Peter fit le tour de la pièce et embrassa tous le monde sur la bouche, avant que sa femme ne fasse de même. Finalement l’ensemble des invités les suivirent et nous ne nous sommes pas arrêtés avant que tous le monde n’ait embrassé tous le monde. C’était très sensuel, très charnel, autant que ça pouvait l’être sans tomber dans l’orgie. Quand j’ai embrassé Louise, des étincelles m’ont électrocuté. Plus tard dans la nuit, elle s’était réfugiée contre la cheminée, elle portait un épais pull à col roué et son visage encadré par ses cheveux transpirait. Je lui répétais sans cesse ses mots de russe : « Ya Luybly Tyebya» . Je lui ai demandé de m’épouser. Elle répondit : Peut-être. Nous nous sommes endormis blottis l’un contre l’autre sur le canapé, face à la cheminée. Après-demain, nous partirons en France honorer un contrat à propos d’une tournée des salles de concert pour la nuit du Nouvel An. Nous prendrons l’avion dans l’autre sens en ramenant Peter Waldberg. Sur place, il essaiera de nous trouver un distributeur pour la France. Je n’ai pas envie d’y retourner. Une fois les démarches obligatoires remplies, je veux retourner à Londres et épouser Louise Champagne. Hier soir était tellement étrange, tellement splendide. Comme la veille de la fin du monde, tous heureux, tous ensemble, amoureux et gais. Pourtant aujourd’hui, je le confirme, à l’heure qu’il est, la fin du monde n’a pas eue lieu.
 
  Chapitre 13
Si ça n’a pas été la fin du monde, ça y ressemblait beaucoup. Ma vision des faits est marquée encore aujourd’hui par l’étrange fog qui s’était accroché au-dessus de ma tête le temps de mon séjour à Londres. Que m’est-il arrivé là-bas ? J’ai fini par faire les chœurs sur la plus triste des chansons des Narcisses, « Drive with a dead girl ». D’une façon ou d’une autre, ça reflétait bien ce que je pouvais ressentir. Ces trois long mois sont passés plus vite que le reste de ma vie. Comment pourrai-je expliquer cela ? A un moment donné, je me suis demandé ce qu’il y avait de pire que se réveiller dans le lit d’inconnus, et je crois bien que c’est se réveiller dans le lit d’une connaissance. Chaque nuit, chaque simple nuit, nous étions dans des bars différents, aux quatre coins de Londres, à se faire de nouveaux amis et à jouer de la musique. J’ai du être saoul les trois quarts du tout : les nuits, les soirées, et les matinées. Les après-midi, nous dormions. Les anglaises pas trop regardantes craquaient toutes sur moi et quand j’expliquais ce que je faisais auprès du groupe, il y avait toujours des musiciens un peu ratés pour me demander de leur écrire à eux aussi une biographie. Bientôt, j’oubliais la vision des rues remplies de travailleurs pressés et consciencieux, j’oubliais de réfléchir avant de parler et j’oubliais même ce qu’était se rappeler de quelque chose. La vie n’était que couchers de soleil, aurores, et voix résonant dans le noir. Une nuit, je me suis endormi en parlant sur un banc avec Louise à Hyde Park jusqu’à ce qu’on se fasse réveiller, affalés l’un sur l’autre dans l’herbe, par un gardien zelé vers quatre heure du matin. La gueule de bois n’existait plus vraiment puisqu’elle était permanente. J’apprenais à savourer les pires moments, parce que toujours ils préfiguraient les bons. Bien qu’ensemble la plus par du temps, chacun avait appris à vivre sa petite vie à Londres, nous avions nos jardins secrets, j’écrivais, Tristan avait une copine, Raphaël démarchait les maisons de disques et écrivait des chansons et Louise avait trouvé un petit boulot dans une maison de retraite. Je crois que c’est là qu’elle a rencontré ce garçon avec qui ça allait devenir sérieux. C’est ce qui a commencé à nous séparer elle et moi. Il était venu voir sa grand mère, à moins que ce n’était un infirmier ; bref, c’était un type bien, la trentaine, anglais, travail stable à tendance très bien payé. Il commença à venir souvent dans les bars où nous étions, soit par hasard, soit parce que Louise l’avait invité, ils riaient ensemble, dansaient ensemble, et partaient chacun de son côté sans rien dire à personne. J’ai souvent surpris leur rendez-vous secret en allant à l’hôtel de Louise pour y passer la nuit. Je m’excusais quand je voyais qu’elle retenait la porte, en robe de chambre, pour m’empêcher de voir qui était à l’intérieur. Un soir d’ivresse dans un bar, il est arrivé alors que Louise et Raphaël chantait « Les Papillons Noirs » sur scène, les yeux dans les yeux. J’aurai du me douter que quelque chose allait mal tourner. Une heure ou deux plus tard, alors que l’infirmier approchait Louise de trop près, Raphaël s’est jeté sur lui, la guitare la première et il se sont battus sur les tables couvertes de bières renversés jusqu’à ce que l’infirmier s’en aille, abandonnant la partie. Le lendemain matin, je me réveillais avec en moi ce mélange heureux de mal de crane et de sérénité totale qui donnait à toute la chambre d’hôtel, entièrement blanche, cet aspect cotonneux et rassurant. Je n’avais plus aucun souvenir de ce qui avait pu se passer la vieille, mise à part la bagarre. La sérénité disparue assez vite, quand prit d’un frisson, je me tournait pour essayer d’attraper les draps, et vit Louise et Raphaël, nu comme moi, les draps nous recouvrant les pieds uniquement. Je fis un long tour de Londres ce matin-là, essayant en vain de me rappeler la vieille. Je n’ai plus jamais eu de relation avec Louise Champagne après ça, et Louise continua de voir l’infirmier jusqu’à ce que nous prîmes la route.
Le moment de répit vint pendant cette tournée. Autant c’était fou, sans doute plus qu’à Londres, autant nous étions les maîtres de nos destins, nous avions une maison, notre bus, un objectif, arriver à temps dans la ville suivante. Le reste n’était qu’un rêve de fleurs lancées, de sueur, d’amplis saturés et de centaines de personnes. Et l’album couronna le tout.
Nous sommes partis deux jours après Noël. En apparence, les choses allaient au mieux pour chacun d’entre nous. En grattant la couche de vernie, en dépassant les sourires sur nos visages, peut-être que tout n’était pas aussi rose. Dans les notes de Raphaël, on sent la déception poindre et expliquer la tournure que prirent les événements. Ce dont je me souviens, c’est que nous étions entrain de courir dans l’aéroport à la recherche du hall d’embarcation où prendre notre avion. C’était une gageur et nous avions bien tourné en rond pendant une demi-heure, trois quarts d’heure. Tout ce temps-là, Raphaël et Louise marchaient l’un contre l’autre, en retrait du reste du groupe, et nous pouvions les entendre chuchoter. Ces deux-là n’en avaient rien à faire de trouver le hall d’embarcation et ils ne nous ont aidés à aucun moment. Ils nous retardaient même. Nous allions manquer l’avion. Enfin nous l’avions trouvé. Nous avons passé le contrôle sans aucun problème. Il nous fallait ensuite prendre un de ces escalators plats jusqu’à la porte pour la France. De ce qui s’y passa, je n’ai rien entendu, j’étais devant les autres. Seulement, je m’étais retourné pour une raison ou pour une autre et à ce moment-là, je vis que Louise faisait face à Raphaël. Nous avons du rester bien 3 minutes sur ce tapis roulant. Ils se regardaient dans les yeux tout ce temps-là et n’arrêtaient pas de se parler, très calmement, pourtant, toujours retourné pour pouvoir les observer, je distinguais la tristesse dans chacun de leurs gestes et de leurs regards, la même sensation de chute que l’on retrouve quand on se voit annoncer la mort d’un proche. Leurs lèvres se touchaient presque et ils continuaient à parler. J’étais pratiquement sûr que des larmes restaient attachées aux coins de leurs yeux. Je ne comprenais vraiment pas ce qui se passait, et vu mon état, pour moi c’était un peu comme d’aller au spectacle. Très doucement, les gestes découpés par le fog dans mon cerveau, Louise leva sa main et frappa du revers le visage de Raphaël. Une larme se détacha enfin et ce fut la seule chose de Raphaël qui cilla. Peut-être que le coup avait réellement été donné très lentement, que ce n’était pas une vision de mon esprit. Après cet incident, que j’étais le seul à avoir aperçu, ils continuèrent à parler et à se blottir l’un contre l’autre. Nous étions presque arrivés au bout du tapis roulant. Raphaël lâcha Louise du regard, fit demi tour et, luttant contre la force du tapis, il se mit à partir dans la direction opposée, grignotant centimètres par centimètres. J’avais envie de crier. Rien ne sortit de ma gorge. J’avais envie de le rattraper. Mes jambes ne voulurent pas bouger. Plus vite que je ne l’aurai pensé, il était déjà à plusieurs mètres et nous étions au bout du tapis. C’est là que le groupe s’est aperçu que Raphaël partait en courant. Louise a commencé à expliquer la chose, je suppose. Je n’entendais plus rien. Tous mes sens m’avaient quitté, sauf la vue. Encore et toujours, j’étais ce spectateur incapable, je n’avais jamais été rien d’autre. A l’horizon, Raphaël, d’ombre était passé à néant. D’après les expressions sur leurs visages, les autres ne comprenaient pas plus que moi ce qui se passait. Je regardai ma montre : l’embarquement allait terminer. Nous devions prendre cet avion. Moi, j’étais pratiquement contre le comptoir et l’hôtesse commençait à me dévisager avec ce petit sourire d’impatience qui m’angoissa, immédiatement. Je vis sa bouche articuler des mots que je n’entendais pas. J’aurai pu les lui faire répéter que je n’aurai pas plus entendu. Je savais ce qu’il me restait à faire. Ce n’était pas sorcier. C’était dans mes cordes. Je lui tendis mon passeport et mon billet d’avion. Une fois que l’hôtesse en eût fini avec moi, Louise fit de même, incitant les autres à prendre l’avion sans Raphaël. Ils cédèrent. Vouloir poursuivre Raphaël aurait signifié sortir de la zone et donc, pour revenir, refaire la queue pour passer le contrôle. Assurément, nous aurions raté cet avion et presque aussi sûrement, nous l’aurions raté pour rien puisque retrouver Raphaël dans l’aéroport était une tâche impossible. Une fois dans le couloir qui nous séparait de l’avion, Peter Waldberg se mit à s’agiter et fit demi-tour. Nous étions juste en face de la porte de l’avion. L’hôtesse de l’air nous attendait. Elle tendait les bras pour nous accueillir. Que fallait-il faire ? Suivre Peter ? C’était un inconnu pour moi. J’entrai dans l’avion et les autres me suivirent. Petit à petit durant le voyage, je retrouvais mes sens. De retour en France, j’étais presque en possession de mes moyens. Nous n’avions pas échangé plus de deux mots dans l’avion, depuis des mois je n’avais pas assisté à un tel silence. Raphaël n’était plus là. A l’extérieur de l’aéroport, nous avons pris deux taxis différents. Je partageais le mien avec Hélène Smith, Conroy Maddox et Lina Bardi. Louise monta avec Tristan, son visage était décomposé, il avait retrouvé cette blancheur effrayante et extraordinaire qui s'était imprimé comme un masque mortuaire avant son tout premier concert. Le taxi nous déposa chacun chez nous. Je prenais une chambre dans mon hôtel habituel. Je ne revis plus jamais les autres. Nous ne nous étions même pas dit au revoir. Je passais les mois qui suivirent sans donner ni recevoir aucune nouvelle. Je suppose que ça aurait été facile. Un coup de fil ou un message à l’un d’entre eux. J’aurai pu les appeler avant ou après Nouvel An, pour avoir des nouvelles de Raphaël ou bien leur souhaiter une bonne année. Mais eux ne me contactaient pas, alors pourquoi l’aurai-je fait ? Parce que tout ce temps-là, sans se soucier de moi, ils continuèrent à vivre. Moi pas. Je ne mis pas un pied hors de ma chambre d’hôtel pendant deux mois. Au début, je renvoyais la femme de chambre ou bien je la regardais faire, quand elle était jolie, c’est-à-dire rarement. Puis je me suis lassé et j’ai demandé à la direction de ne plus en envoyer. Je pouvais très bien ranger moi-même. Par contre, je leur demandais de me commander un repas dans le restaurant adjacent à l’hôtel et de me le monter dans ma chambre. J’avais foulé les rues de Londres, j’avais marché le long de la Tamise et fréquenté les plus grandes salles de concerts de la ville. A quoi bon, après cela, revenir dans cette ville que je connaissais trop ? Dans ma tête, j’étais resté à Londres, seul, et mon isolement m’était agréable. Je découvrais le plaisir des souvenirs. J’écrivais à longueur de journée, je corrigeais mes textes, j’écoutais la musique que j’avais accumulée à Londres sur mon enregistreur. C’était parfait. Progressivement, j’ai recommencé à sortir. Je voulais manger autre chose que la mauvaise cuisine du restaurant d’à côté. J’allais même au cinéma. Trois mois après mon retour de Londres, nous étions en mars et le soleil était de retour. Je traversais une rue en plissant des yeux, les fermant presque pour ne pas être ébloui. Arrivé de l’autre côté, l’ombre d’un immeuble me protégeait et je rouvris les yeux pour me retrouver face à face avec Louise Champagne. Elle s’était fait boucler les cheveux et avait l’air sublime. Elle me sauta au cou, elle rit, rit, rit à gorge déployée et montrait plus d’enthousiasme que jamais je n’aurai pu l’imaginer. Dans mon imagination, elle avait été clouée au lit depuis 3 mois, ne pouvant s’arrêter de pleurer Raphaël. Evidement, dans la réalité, rien de cela n’était jamais arrivé. Son groupe commençait à gagner une très bonne réputation. Elle s’étonna de ne m’avoir jamais vu à l’un des concerts de Johann Rep et m’y invita pour le week end suivant. Je mentis que j’y irai. Je me risquais à évoquer Raphaël. Une fois encore, mon imagination fut trahie. Au lieu de faire la moue, elle sourit d’autant plus et m’annonça qu’il était rentré. Il s’était fait interner de son propre chef dans une sorte de clinique pour les dépressifs et tous les gens dépendants dont elle me dit le nom. Je m’étonnais car je ne l’avais jamais vu prendre fréquemment de la drogue. Elle haussa les épaules sans rien dire. Je mis ça sur le compte de mes absences à Londres. Nous nous sommes quittés dix minutes plus tard et je promis encore que j’irai au concert de son groupe. Je regrettais déjà ma décision de sortir à nouveau dans les rues. C’était trop tard. Je ne pouvais plus oublier le fait que Raphaël était revenu en France. Pour moi, il était mort ou disparu en Angleterre. Et ça me soulageait de le penser, pour plein de raisons. D’abord parce qu’après ce qui c’était passé à Londres, je n’avais pas envie de m’expliquer, ni d’entendre ses explications. Ensuite parce que, je peux le nier autant que je veux, j’étais amoureux de lui. Pas amoureux au point que j’aurai voulu coucher avec lui ou l’épouser. Mais amoureux quand même, comme on peut l’être quand on est un garçon qui aime un autre garçon. Et c’est déjà assez bizarre. Ça ne m’était jamais arrivé et je ne comprenais ni la signification ni la raison d’une telle chose. Il était doué, beau et il avait réveillé quelque chose en moi. Il avait donné un sens à ma vie. Soudain je me suis rendu compte que plus j’enquêtais sur Camille Goemans, plus je pensais tomber amoureux de son fantôme, plus en réalité j’aimais Raphaël. C’était ma propre façon tordue de rationaliser la situation. C’était tout moi : choisir d’aimer le souvenir d’une fille morte plutôt que d’admettre la réalité. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé durant les trois mois qui ont suivi mon retour de Londres. J’ai vécu dans les souvenirs de ma vie avec les Narcisses et Raphaël et c’était presque mieux que quand les faits se sont déroulés. Les souvenirs ont cette saveur, si innocente, et cette texture nuageuse, dépourvue de dangers, qui permettent de romantiser la réalité. En y repensant, il est facile de voir que c’était là toute la démarche de Raphaël : il romantisait le monde avec ses chansons qui ne disaient que des mensonges, les mensonges d’un jeune homme amoureux fou d’une fille morte. A force de trop l’écouter, j’ai dut moi aussi croire en être amoureux. Je me suis pris pour lui sans me rendre compte que c’était lui que j’aimais. C’était une situation gênante, même si je ne m’en suis rendu compte qu’après cette rencontre fortuite avec Louise Champagne. Tous le temps où je n’en avais pas conscience, je l’aimais. Il était pourtant clair que nous n’aurions pas pu vivre une histoire d’amour idiote. Ce n’était pas imaginable, quand bien même il m’aurait aimé lui aussi. Ce n’était pas cet amour là. Ça ne pouvait plus être cet amour là, maintenant que nous étions des adultes. Nous avions trop vécu, nous connaissions trop les déceptions pour même pour envisager un tel cas de figure. J’avais envers lui un amour platonique et passionnel, contrarié et assumé. S’en était là toute la difficulté, comme un acrobate, les yeux bandés sur un fil à linge. Le fil à linge, c’est le rêve, le vrai monde est en bas, et pourtant, qu’est-ce que c’est bon d’être sur ce fil et si l’acrobate en tombe, il se rompt le cou contre le sol, celui du vrai monde. Voilà nos vies, à nous tous, les Narcisses. J’étais amoureux de lui, mais je ne pouvais pas le lui dire. Et le seul et unique plaisir était dans cette situation. Je me suis rendu compte de toutes ces choses sur le trajet qui me ramenait de ma rencontre avec Louise jusqu’à mon hôtel. Peut-être un quart d’heure, pas plus. J’avais déjà un plan.
De ma chambre, j’appelais ma mère, pour lui avouer tout d’une prétendue consommation de drogue de ma part à Londres. Je n’y avais jamais touché, sauf que j’omettais de lui dire cette partie-là. Une fois le téléphone raccroché, je sortais à nouveau pour aller chercher quelque chose d’assez fort. Ce n’a pas été facile du tout. J’allais dans les mauvais quartiers et dévisageais les mauvais garçons en attendant que l’un d’eux me propose de la marchandise. Finalement, j’allais, dépité, chez Bill et Louis, le couple de vieillards drogués qui m’avait été présentés par le cercle des Narcisses. Ils me prirent d’abord pour un camé en manque qui aurait entendu parler d’eux. Je dus leur rappeler la dernière fois que je les avais vu en mentionnant le fait qu’ils avaient parlé d’une chanson à propos d’un « candy clown man we call the sandman ». Leurs yeux s’illuminèrent. Sans poser de questions, ils me montrèrent comment faire, tout en racontant la façon dont on pouvait dénicher un lien inconscient entre « Blue Moon » d’Elvis Presley et le nuit à Tanger, au Maroc. Tout un attirail fraîchement acquis en poche, je retournais à l’hôtel et pour la première fois de ma vie, je me shootais pour de vrai, attendant que l’effet arrive puis se dissipe et continuant ainsi jusqu’à ce que je n’aie plus rien à me glisser dans les veines. En fait, je n’eu pas à attendre si longtemps. Ma mère arriva un jour plus tard. Il est peut-être temps que je dise quelque chose sur ma mère et sur ma vie telle qu’elle était avant que je rencontre les Narcisses. Je suis né de parents riches. Vraiment riches ou en tout cas, du niveau où l’idée de perdre de l’argent ne fait même plus peur. Dès la naissance, j’ai été diagnostiqué d’une maladie de la peau. Un truc terrible. J’étais extrêmement sensible aux rayons du soleil. Pour aller vite, ma peau risquait de brûler si je m’y exposais en plein jour. C’est assez bizarre, en fait, d’imaginer, que je n’avais jamais vu le soleil. En réalité, le degré de ma sensibilité me permettait de sortir au soleil assez tôt le matin et assez tard le soir. C’était déjà pas mal. Dans ce genre de situation, les parents deviennent fous. Ils imaginent que c’est de leur faute et ils en viennent à faire très attention, trop même, à leurs enfants, même pour des choses qui n’ont rien à voir avec la maladie. Je n’étais pas scolarisé et j’étais un enfant très solitaire. Ma mère m’avait quand même appris à lire et à écrire. Lire m’importait peu en fait, je n’aimais pas les histoires des autres, ils m’ennuyaient et je les jalousais, eux qui pouvaient sortir quand ils le voulaient. Qu’avais-je à faire de leurs histoires ? Sincèrement ? J’aurai voulu tous les tuer, ces héros de roman. Par contre, ce qui m’a tout de suite plut, c’est écrire. J’écrivais tout ce qui aurait pu m’arriver si j’avais été normal. Je découvrais l’Amérique. Je m’installais au Japon. Je résolvais des enquêtes. C’était sensationnel, et, au lieu de vivre de 7 heures à 21 heures comme les enfants normaux, j’écrivais quasiment aussi longtemps chaque jour au fond de mon lit, les volets fermés. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais regardé la télé ou écouté de la musique. J’écrivais tellement que je me suis cassé le poignet. Je n’ai pas arrêté de pleurer alors ma mère m’a acheté un ordinateur pour que je puisse taper du bout des doigts et avec mon autre main. Chez mes parents, je dois avoir plus de cents romans manuscrits de mes aventures extraordinaires. Je ne les avais jamais comptés ni relus. Ce qui m’intéressait, c’était de les vivre tout en les écrivant. Et puis un jour, alors que j’avais 14 ans, un truc vraiment bizarre m’est arrivé. J’étais parti me promener sur les terres de mes parents très tôt le matin, vers quatre heures et demi. Je le faisais souvent depuis que j’étais tout petit. Sauf que ce jour-là, je me suis perdu. C’était impossible de se perdre, je connaissais les terres par cœur. Pourtant, je me suis perdu. Peut-être que je suis allé trop loin ou bien que je suis resté trop longtemps dehors. A un moment, j’ai trébuché sur une pierre et je suis tombé par terre. En me relevant, je ne reconnaissais plus l’endroit où j’étais. Ma montre s’était brisée dans ma chute et je commençais à avoir terriblement peur que la lumière du soleil ne devienne trop puissante. Je tremblais comme une feuille en même temps que je transpirais à cause de la chaleur. Je n’avais jamais eu aussi chaud. Je me suis mis sous un arbre et j’ai pleuré, pleuré, pleuré. Pendant ce temps mes parents étaient partis à ma recherche et finirent par me retrouver dans un champ, plusieurs kilomètres après la limite de nos terres. Ils n’avaient pas tout de suite réalisé qu’il était trop tard. A mon avis, c’était l’affolement et la peur qui leur avait fait oublier. Ils étaient submergés d’angoisse, mais ils ne savaient plus pourquoi. Ils avaient juste peur que j’ai été enlevé ou que je me sois fait écraser. C’est moi qui ai du leur faire remarquer. Je leur ai montré le soleil en balbutiant à travers mes larmes et ma morve. C’est là qu’ils se sont rendus compte qu’il était presque dix heures du matin et que selon les pronostics de tous les médecins, je devais être gravement brûlé. Sauf que ce n’était absolument pas le cas. Plus tard, les médecins avouèrent qu’ils ne pouvaient pas dire si j’avais guéri d’un coup ou s’ils s’étaient depuis toujours trompés dans leur diagnostic. J’attendis encore deux ans, et dès mes seize ans révolus, je quittais ma maison en espérant ne jamais y revenir, aidé par une généreuse rente mensuelle de la part de mes parents. Et voilà que ma mère entrait dans ma chambre d’hôtel alors que j’avais gardé un garrot autour du bras depuis la veille au soir. Elle avait déjà tout arrangé : en une nuit, elle m’avait inscrit en cure de désintoxication. Elle m’y emmena immédiatement, sans que je n’y oppose aucune résistance. Sur le chemin, dans la voiture, nous avons partagé une heure et demi de souvenirs doux amers. C’était bien. D’autant meilleur que je savais qu’elle ne pouvait m’inscrire que dans une seule cure : celle où se trouvait Raphaël. C’était un établissement huppé, discret, et qui soignait toute sorte de maux et d’addiction, donc m’y inscrire préservait la réputation de la famille. Mon plan était infaillible. Je ne pouvais pas m’y inscrire de ma propre volonté, ils auraient vu que je n’étais pas vraiment accro et Raphaël aurait su que je voulais le revoir. Avec une injonction familiale, ma couverture était parfaite. Il faut comprendre qu’il n’était pas envisageable que Raphaël sache ouvertement que je l’aime. Ça aurait tout gâché. Dès mon arrivée, je fus propulsé au beau milieu d’une séance de thérapie collective. J’eus à peine le temps de dire au revoir à ma mère en larme à travers la porte vitrée de sortie. Il s’agissait pour tous les patients présents dans un petit groupe d’une dizaine de personnes, de se mettre à insulter le plus possible un des membres du groupe désigné par l’animateur. A tour de rôle, tous les participants étaient insultés. Comme c’était mon premier jour, et pour acquérir à mon tour le droit d’insulter les autres, je dus me faire insulter par le groupe. D’abord, l’animateur m’a introduit en tant que nouveau patient, puis j’ai du me présenter et dire pourquoi j’étais là. En quelque sorte, je leur fournissais des munitions. Dans le groupe, il y en avait un qui semblait beaucoup aimer être le premier à insulter et il trouvait toujours une phrase qui donnerait le ton et entraînerait les autres. Moi j’eus droit à : « Qu’est-ce que tu fous-là connard de drogué, c’est pas pour toi ici, ici c’est pour les gens malades, ceux qui souffrent, toi ta place c’est dans le caniveau, là où tu te tus à lécher le jus qui sort des aiguilles usagées ». C’était un poète jamais à court d’idée, il savait faire jouer les mots dans sa bouche quand il improvisait, devrai-je dire récitait, ses petites phrases introductives. C’est d’ailleurs la seule phrase que je retins de la courte séance qui suivit. Quand dix personnes se mettent à crier les uns par-dessus les autres, quand ce qu’ils disent finit par tourner en rond (il n’y a pas tant d’insultes possibles et tous n’étaient pas aussi doué que l’introducteur) il n’est pas toujours facile de conserver son intérêt intact. Je ne me suis pas donné la peine d’essayer de déchiffrer ce que chacun d’entre eux disait. A la place, j’écoutais le bruit qu’ils produisaient, un peu tremblement de terre, un peu cris d’animaux. Et puis, je vis ces cheveux au fond du groupe. Il n’y avait que le haut qui dépassait de la masse de patients insultants et je crus le reconnaître. Raphaël. Au fur et à mesure qu’ils lançaient des insultes, les patients se mouvaient également pour accompagner leurs paroles de gestes et ainsi paraître plus explicites, et c’est de cette manière que cet homme au fond que je prenais pour Raphaël m’apparut de plus en plus. Il avait de longs cheveux sales qui frisaient tout autour de son crane, encerclant de flammes son corps frêle et blanc déjà bien engoncé dans un costume classique anglais trop petit pour lui. Oui, c’était Raphaël, il n’y avait pas d’erreur. Bien sûr, il avait changé en trois mois d’absence, il avait vieilli, première chose, la maturité se figeant sur son visage. Ensuite, il avait un style différent, un peu laisser-aller, un peu gentleman, que je ne lui connaissais pas, un style que j’avais pourtant déjà du voir, quelque part, je ne sais où, sans doute en Angleterre. Lui aussi m’insultait une ou deux fois, s’accompagnant de grimaces et laissant entrevoir ses dents entre deux lèvres rouge sang, sans pour autant être dans les plus virulents. Je le regardais avec assistance, attendant une réaction de sa part, pas forcément qu’il s’arrête de m’insulter, juste cette confiance dans l’œil, celle qui m’aurait dit, « ne t’en fais pas », ou quelque chose du genre. Ça n’arriva pas, au contraire, il ne réagit absolument pas, ni en bien, ni en mal, il restait semblable à son comportement premier même après plusieurs minutes où je n’ai regardé que lui. Avais-je tant changé moi aussi ? Je ne pouvais pas le savoir à ce moment là et je cherchais un moyen de me voir, une glace ou même une vitre sur laquelle serait apparu mon reflet, en vain. Je l’avais reconnu lui, malgré le fait qu’il ne se ressemblait pas, alors il aurait du me reconnaître moi. A moins qu’il n’ait une identité, une identité plus forte et plus reconnaissable que son apparence, tandis que moi je n’ais rien, même pas d’apparence. La séance se finit et les patients, dont Raphaël, partirent tous tandis que je restais enfermé avec l’animateur. Il prit presque une heure pour m’expliquer l’importance de l’exercice puis encore une heure pour me faire visiter la clinique et me présenter aux différentes personnes que nous rencontrions sur notre chemin. La clinique était en réalité un espèce de vieux manoir semblable à celui dans lequel j’avais grandi, sauf que celui-ci était plein de monde, de bruit et de fureur. Quand nous eûmes fait le tour du manoir dans son entier, il me présenta ma chambre, plutôt jolie, plus confortable que ma chambre d’hôtel, plus chère aussi, mais ça n’avait pas d’importance, mes parents payant pour les deux. Je ne pouvais rien faire d’autre que de rester assis sur mon lit à étudier la situation et à penser au visage impassible de Raphaël. En fait, il y avait plein de choses à faire, que, comme à mon habitude, je n’avais même pas envie d’envisager. Ping pong au rez de chaussé, piscine au sous-sol, télévision à chaque étage, promenade dans les jardins, course sur le terrain de sport, échec dans la salle de jeu, chat sur internet, peinture au dernier étage, mécanique au garage, culture florale sous la serre. Quel intérêt ? Je me mis à penser qu’avec toutes ses activités organisées à leur bénéfice, aucun des patients ne devait se trouver dans les couloirs du manoir à cette heure de la journée. C’est pour ça que j’eus envie d’arpenter en long et en large les deux étages où nous logions tous, histoire de m’occuper et me rappeler de vieux souvenirs de mon enfance. Effectivement, je ne croisais personne, si ce n’est quelques pauvres gars déboussolés en robe de chambre qui attendaient désespérément l’ascenseur en omettant d’appuyer sur le bouton d’appel. J’arrêtais de vouloir résoudre leurs problèmes après que la première fois que j’en croisais en, je me fit insulter (une habitude décidément) pour avoir appuyer sur le bouton à sa place. A l’étage du dessus, j’entendis de la musique en passant devant une chambre dont la porte était close, j’y collais mon oreille et me figeais dans un mélange inquiétant de béatitude et d’angoisse qui se manifesta en frissons glacés. Pas d’erreur, c’était « Les Papillons Noirs » des Narcisses, joué habilement sur une guitare acoustique accordée un ton en dessous. Je posais ma main sur la poignée et accompagné par une attaque de frissons, j’ouvris doucement la porte et me faufilais à l’intérieur de la chambre. Raphaël était affalé sur son lit, jouant et chantant « Les Papillons Noirs » pour une assemblée de six patients sales et mal rasés qui l’écoutaient assis par terre. Je m’en allais les rejoindre et Raphaël, comme précédemment, ne remarqua pas ma présence. Nous applaudires entre les chansons, un peu ridiculement. Avant d’attaquer la chanson suivante, il introduit sans un regard pour moi : « j’aimerai vous présenter un vieil ami ici présent. Il s’appelle Serge et cette chanson est pour lui ». Il était en représentation, il se croyait en concert ou ne faisait tout simplement pas la différence. La chanson qu’il me dédiait était « Corpus Delicti », toujours un succès, de Londres aux cures de désintox. Après son concert, et c’en était un, réellement, de la même façon qu’il avait joué des concerts dans des bars, sur des toits ou dans des toilettes, je suis resté dans sa chambre et nous avons discuté sans nous regarder. Il me dit de ne pas m’inquiéter pour la séance d’insulte, « on finit par s’y habituer et par prendre un plaisir immense à insulter des inconnus. Je suis passé par là moi aussi. La première fois ça a été dur. Un peu comme un cauchemar. Ces genres de cauchemars récurrents où le public se met à détester les chansons que je joue alors que deux minutes plus tôt ils les adoraient. Tu as remarqué comme dans ces séances, le brouhaha provoqué par la masse insultante ressemble à l’introduction de Last Night I Dreamed That Somebody Loved Me des Smiths ». Je ne l’avais pas remarqué, il n’y avait que lui pour remarquer ce genre de choses, d’ailleurs je ne connaissais même pas la chanson. Il accepta de devenir mon parrain, étant donné que chaque nouveau était obligé de se trouver quelqu’un avec plus de deux mois d’ancienneté pour faciliter son intégration au groupe. J’appris que la durée moyenne des séjours en cure allait de quatre mois à un an. Du bout des lèvres, alors que la nuit avait depuis longtemps prit ses quartiers, je lui demandais pourquoi il était là. D’abord, il ne voulut rien dire. Je cru que ses yeux se remplissait de larmes. Il finit par m’avouer qu’il s’était fait interner de son plein gré. Je lui répondis qu’il n’était accro à rien. Il me fit un clin d’œil entendu qui me glaça le sang à l’idée qu’il m’avait percé à jour puis repris : « J’étais accro à moi-même. Ici, c’est un centre contre les addictions, les dépressions et les maladies psychologiques. Je ne sais pas pourquoi je suis venu. Ce que je peux dire, c’est que je savais qu’il ne me restait plus que ça à faire. J’étais arrivé au bout de tout. A Londres, j’ai enregistré cet album totalement génial. Je l’ai écouté vingt fois de suite. Et le lendemain matin, je me suis rendu compte que je n’avais plus rien à faire. Plus rien du tout, tu vois ? Tous mes rêves s’étaient concrétisés. J’avais utilisé toutes mes idées dans cet album. Je n’avais plus rien, plus rien du tout. Et si l’album, toute cette musique produite, était magique, si elle m’avait rendu heureux, elle n’avait rien changé, elle n’avait pas fait revivre les morts, ni disparaître les imbéciles, tout ces pactes que j’avais fait avec elle des années plus tôt. Ça m’a fait choc. Après, je me suis dit qu’au moins, je n’avais plus rien à perdre ». Je comprenais ce qu’il voulait dire. Tous les matins de mon adolescence, je m’étais réveillé avec cette sensation très claire : je n’avais rien, c’est-à-dire en même temps rien à faire et rien à perdre. Je ne pouvais pas gagner, pour gagner il faut de la chance, et la chance est un truc assez catégorique. Certains en ont, d’autres pas. Moi, je n’en ai pas. Alors je restais au lit et j’imaginais toutes les possibilités qui m’étaient offertes. C’est le meilleur moyen de vivre sa vie. Je me serai levé que déjà les possibilités se seraient restreintes, et je ne voulais pas que ça arrive, ça m’aurait tué, de ne vivre que sur une ou deux possibilités. Ce qui m’intéressait, c’était l’infini, de la même manière que je vivais une infinité de vies dans les romans que j’écrivais. Par-dessus tout, j’abhorrais l’idée de me fixer un objectif, de me contenir à une trajectoire à suivre, parce que de toute façon, je n’aurai pas pu aller au bout, personne ne peut aller au bout. J’aurai vieilli, je serai devenu un adulte et à quarante ans, à la première occasion de me retourner et de regarder mon parcours, j’aurai bien vu mon échec. Je n’aurai pas pu le supporter. Les semaines qui suivirent, Raphaël et moi nous promenions souvent dans les jardins, quand je n’étais pas occupé à jouer au public tandis qu’il jouait au musicien. Tout ce temps-là, il se trimballait avec des ongles extraordinairement longs à la main droite et des lunettes de soleil opaques même en cas de pluie. Il me parlait sans arrêt du sens de la vie, des implications que ça avait pour nous de vivre dans un monde aussi vide que celui de notre époque. Je commençais à mieux comprendre mon amour pour les Narcisses, la raison pour laquelle ils avaient chamboulé ma vie : eux faisaient parti de ceux qui réussissaient leurs rêves et en même temps, à travers leurs multitudes de chansons, d’instruments, de personnages et de concerts, ils représentaient l’infini des possibilités d’échecs. Mes rapports avec Raphaël commencèrent à changer, il avait l’air de me comprendre de plus en plus en même temps que je décryptais tout en lui. Nous parlions beaucoup pendant l’atelier peinture auquel nous participions tous les deux ; il adorait cet atelier et contrairement à moi, il faisait preuve de beaucoup de talent et d’ardeur, mélangeant les couleurs des heures durant, découpant ses toiles avec une scie, y collant des morceaux des papiers journaux. Il me montra même la façon qu’il avait de pirater les morceaux de journaux, effaçant des paragraphes pour réécrire par-dessus avec une vieille machine à écrire des paragraphes de poésie ou de chansons qui contenaient nos noms. Il allait même jusqu’à changer les dates sur les premières pages y inscrivant des jours fantaisistes pris au hasard dans l’avenir
Un jour, alors que je me promenais seul dans le parc, le walkman de Raphaël sur les oreilles, je vis des formes mouvantes, des sortes d’ombres qui tremblaient rapidement en sur-place, juste derrière les vieilles écuries. J’avançais, incrédule, et couvert par l’angle du bâtiment, je vis peu à peu se détacher un groupe de patients que je connaissais. La musique de « Half a person » des Smiths sur les oreilles, je n’entendais rien, mais je pouvais voir leurs bouches s’ouvrir sèchement, comme s’ils hurlaient. Enfin, assez prêt mais découvert, je compris qu’ils étaient entrain de passer à tabac quelqu’un à terre, le visage dans la poussière du sol, à genou, les vêtements couverts de sang, les bras retenus en arrière par un type, la jambe gauche fauchant tant que possible l’air en face de lui afin de faire reculer ses assaillants. A peine eut-il été libéré de l’emprise de l’homme derrière lui que l’un des assaillants fonça sur lui pendant qu’il tentait de se relever. J’entendis mon cœur battre en moi-même et je me demandais si eux aussi pouvaient l’entendre. Ce pauvre type à moitié mort me rappelait quelqu’un. Ces cheveux longs, ce visage sous le sang. Il reçut un effroyable coup de pied sauté en plein dans la tête, et au moment même où je m’aperçus que c’était Raphaël, un craquement sec retentit et un jet de sang m’éclaboussa quand je sortis de ma cachette armé d’une fourche qui traînait par terre. Je frappais d’un revers l’auteur du coup de pied, je menaçais les autres qui déjà s’éloignaient, sans doute plus effrayés par l’état de Raphaël, étalé par terre comme une marionnette désarticulée, que par mon pouvoir de persuasion. Il essaya à tout prix de bouger, il voulut se relever, mais seul sa tête tremblait légèrement. Il se fixa sur moi pendant que j’essayais de le maintenir à terre pour éviter qu’il ne se casse la colonne vertébrale, il me fixa dans les yeux, avec sur son visage, ensanglanté du nez à la bouche comme un vampire qui viendrait de se soumettre à ses pulsions, une expression de honte sur toute sa face, et il me dit « Arrêtez … Arrêtez… », me prenant pour ses agresseurs, « Arrêtez… Arrêtez moi », ou peut-être pas.
Le soir même, je tenais sa main à l’infirmerie de l’établissement. Le docteur avait décrété que ses blessures paraissaient plus impressionnantes qu’elles ne l’étaient vraiment. Raphaël était réveillé depuis une dizaines de minutes quand je lui posais cette question, peu enclin à croire le médecin :
« Est-ce que ça va aller ?
- Ça m’est déjà arrivé, ne t’en fait pas, me répondit-il d’une voix balançant entre l’énergie et l’inconscience
- Mais pourquoi ils t’ont attaqué ?
- Ils ne m’ont pas attaqués.
- Quoi ? !
- C’est moi qui ait commencé à les frapper. C’est moi que les ait attendus derrière les écuries. C’est moi qui leur suis tomber dessus en sachant bien qu’ils étaient trop nombreux pour que je garde l’avantage jusqu’à la fin.
- Je peux pas y croire ! Tu es encore sonné, tu ferais mieux de te taire.
- Pose-leur la question alors. Tout ça, c’est comme à Londres. Tout ça a commencé à Londres, le lendemain de Noël, alors que je venais d’enregistrer l’album. La première décision que j’ai prise, c’est de vous laisser à l’aéroport. Seul dans Londres, j’ai eu pas mal d’ennui. A croire que je les attirais. Bien sûr, j’ai donné quelques concerts, et il n’y avait jamais foule. Un soir, dans la rue, je me suis fait tabasser par quatre gars sortis de nulle part. Ils m’ont frappé pendant une demi-heure et après ils m’ont traîné au bout de leur bagnole, pendant que j’étais relié par une corde au pot d’échappement. En rentrant chez moi après ça, je me suis rasé le crane. Et tous les soirs je suis retourné dans la même ruelle. Je les attendais. Que ce soit pour me venger ou pour qu’il me refasse la même chose, ça n’est pas sûr. Au bout d’un mois, je suis rentré ici. Tu vois, vous avoir abandonné à l’aéroport, me faire tabasser, m’inscrire dans cette cure, les inciter à me frapper je l’ai fait pour la même raison, et je ne le regrette pas. Je l’ai fait pour continuer à vivre, parce que quand tu es arrivé tout en haut, il ne te reste plus qu’à descendre et à recommencer. Je voulais être inspiré à nouveau. A nouveau, souffrir tant que ça me donne une raison de vivre.»
La nuit qui suivit cette déclaration, je ne dormis pas une seconde. Je venais de comprendre ce que ça pouvait bien vouloir dire de vivre. On pourra arguer que je n’avais pas beaucoup d’expérience, c’est vrai, mais il est certain que 22 ans, c’est un bon âge pour comprendre.
Ce fut la dernière fois que je lui parlais. Je sortis de l’établissement six mois plus tard et j’étais très certainement changé. Je ne sais pas pourquoi. On ne peut pas dire que c’est leur traitement qui ait marché. Il n’y avait même pas de traitement, je n’étais pas malade. J’étais juste un être humain, et en sortant, j’étais encore plus le même. Ça me rappelle la première soirée de Camille et de Raphaël, celle que j’ai inventé, où ils se réveillent en regardant les loups tenir le rôle d’humains. Je me suis installé dans l’ancien appartement de Louise Champagne, je l’ai trouvé par hasard dans les petites annonces, il était vide, je ne voulais plus occuper de chambre d’hôtel, je me suis décidé en moins de cinq minutes. Cet endroit m’a beaucoup aidé à écrire et à coordonner l’histoire des Narcisses. Je passe presque toutes mes soirées le nez à la fenêtre, je regarde la ville s’étendre à l’infini, encore et encore, pendant que j’écoute les Narcisses. Nostalgie. Demain se rappeler d’hier. L’album des Narcisses n’est jamais sorti en France. Il a eu un petit succès en Angleterre qui leur a permis d’en faire plusieurs autres et de continuer à tourner là-bas. Ici, le seul moyen de l’obtenir est internet, l’import ou le bouche à oreille. Je me suis remis à ne plus vivre qu’en fiction, et c’est pour ça que j’ai décidé d’achever cette biographie des Narcisses, cette autobiographie de moi. Pour certains, ça ressemblera à de la pure fiction. Pour d’autres, ceux qui ont connu ou qui connaissent Les Narcisses, cela leur rappellera des choses.
Le lendemain de ma dernière discussion avec Raphaël, je me précipitais peu avant dix heures du matin dans sa chambre, j’avais tant de choses à lui dire. Il n’y était pas, ses affaires, dont sa guitare et ses draps, avaient disparu, ne restait que, planté bien au milieu de la chambre, son chevalet, et dessus, son tableau. Je restais là longtemps à regarder ce carré rouge superposé de plusieurs matières, comme un cœur vivace sur lequel vivait une colonie de stars et de femmes des années 20 découpées dans des magazines. J’avais du laisser la porte ouverte derrière moi parce que j’entendis la voix d’un animateur qui entrait dans la chambre. Quand je le questionnais, il m’apprit que Raphaël avait quitté la cure la vieille durant la nuit, de son propre chef, il voulait se faire soigner dans un hôpital et ne reviendrait pas dans l’établissement. Immédiatement, je lui demandais dans quel hôpital il s’était inscrit parce que je voulais le suivre. L’animateur ne voulut pas me répondre et très calmement, me rétorqua que même si je le savais, je ne pourrais pas quitter la cure, à l’inverse de Raphaël, j’y avais été admis sur injonction familiale, je ne pouvais en sortir qu’une fois que mes parents arrêteraient de payer la chambre et/ou que je sois guéri. J’essayais en vain d’analyser la situation, je pouvais m’enfuir ou rester quelques jours le temps d’arrêter de jouer la comédie et de montrer à tous le monde que j’allais bien depuis le début. Je n’arrivais pas à faire mon choix, je restais bloqué entre les deux solutions et mon esprit était tout simplement occupé par quelque chose d’autre : le tableau de Raphaël. Je m’en approchais et en le touchant, j’observais sa texture, jusqu’à ce que je puisse discerner ces petits traits noirs sous la peinture qui étaient en réalité les caractères d’imprimerie d’un papier journal. Sans me retourner, je dis : « -Docteur, savez-vous que la toile est enduite de papier journal ? ». Il me répondit : « Oui, et alors ? ». « Je sais que vous allez me prendre pour un fou, mais ce journal, c’est celui de demain ».
Pour ceux qui se posent la question, oui, il m’a pris pour un fou et c’est une des raisons pour lesquelles je suis resté dans l'établissement. Les autres sont nombreuses et dures à expliquer. Je sais que Raphaël a poursuivi sa vie une fois qu’il eut quitté la cure et je sais qu’il m’aurait très certainement de nouveau accueilli dans son entourage. Depuis que je l’avais rencontré, c’était la seule chose qui m’intéressait : être dans son entourage, écrire sur lui. Ce satané projet de biographie. Ce qu’il m’a dit dans l’établissement de soins m’a fait comprendre qu’en vivant avec les Narcisses je cherchais la même chose que lui en se faisant interner : la tragédie. Un besoin fort de tragédie, irrépressible, celui là même que représente Bill Bones pour le jeune Jim dans « l’Ile au Trésor », un mélange indéfinissable d’aventure, de blessures et de regrets. Durant ces longs mois d’enfermement, et à partir du premier jour de ma sortie, j’ai compris que j’écrivais sur moi en réalité. Qu’au lieu d’écrire un livre sur un groupe de rock, son chanteur et leur musique, j’écrivais ma vie, page après page, moments intenses après moments intenses. Je ne faisais rien d’autres que donner des suites aux histoires que j’écrivais quand j’étais petit, debout en plein jour, les volets fermés, attaché à mon bureau, la main qui tenait mon stylo trempée de sueur. Rien de plus. Toujours la même chose. La seule chose pour laquelle j’étais doué. Je n’avais pas besoin de vivre, puisque je l’écrivais si bien. Raphaël avait été mon premier et mon seul vrai ami. L’entourage des Narcisses formait le matériau de base pour peupler mes rêves et mes cauchemars. Peu après mon installation, ma mère me faisait parvenir à ma demande une malle pleine de tous mes livres d’enfants. Je retrouvais « Mes aventures en Chine Tome 1, 2, 3 », « Ma première histoire d’amour », suivi de « Ma première histoire d’amour revisitée » et au milieu des cahiers noircis et des livres de classes, je tombais sur un vieux bouquin que j’avais totalement oublié, à la couverture presque entièrement détruite, aux pages moisies. Je le parcourais, déchiffrait ce qui étais déchiffrable et tombais sur une page intacte représentant une fleur étrange. Au-dessus était inscrit : Yalï. J’arrachais la page, la glissais dans une enveloppe et l’envoyais à la maison de disque des Narcisses à Londres, dans l’espoir qu’ils passent ma lettre à Raphaël Je gardais le livre pour moi.
C’est évidemment vain de le dire, mais j’ai commencé à écrire un livre sur Camille Goemans. A travers tout ce que j’ai pu vivre et imaginer en côtoyant Raphaël, j’essaie de comprendre la sordide étincelle qui lui a donné l’idée de ce break d’un an entre elle et lui. Aux archives, j’ai retrouvé quelques articles de journaux à propos de sa mort. Ils indiquent tous la conclusion de la police : c’était un suicide et le garçon, un de ses amis de classe, est mort en essayant de la pousser hors des rails. La dernière chose qu’il n’est jamais vu sont les phares aveuglant d’un train lancé à toute vitesse.
Bien sûr, je continue d’aller assez régulièrement à des concerts. Une fois par mois, je me glisse dans l’obscurité d’une salle de concert, je me faufile entre les rangées de spectateurs jusqu’au niveau où le jeu des lumières rouges, bleues et vertes provenant de la scène éclaire nos visages et je regarde un à un les spectateurs avec la musique pour fond sonore, je jalouse les couples qui n’arrivent pas à séparer leurs visages, je tombe amoureux des jeunes filles qui s’isolent de leurs amis, je passe des pactes secrets avec les garçons bien habillés. Enfin, je rentre et leur invente la vie que ce monde les empêche d’avoir. Dans un univers que je ne comprends pas et qui m’est inconnu, où ce qui prime sont nos instincts animaux, la force, la domination et l’extension de l’espèce, je me réfugie dans la seule chose qui ne vient que de moi, que de ma part d’humanité. Au moment de mettre un terme à la première partie des aventures des Narcisses, la seule qui jamais ne sortira de mes cartons, cette histoire me fait repenser à ce que m’avait dit Raphaël lors de notre dernière discussion à l’infirmerie: « Tu connais cette citation de Chaplin ? Il a dit un jour « la vie est une tragédie si vous la regardez en plan rapproché, mais c’est une comédie vu de loin. » Je me demande s’il parlait uniquement de cinéma. »

Serge Nollens,
loin dans son esprit.
 
  Chapitre 14
« Cher Journal,
J’écris ceci parce que j’ai toujours voulu tenir un journal et que je ne l’ai jamais fait. Tous les écrivains ont un journal intime. Bien qu’il soit trop tard, j’ai encore la prétention de tenir les promesses que je me fais à moi-même. Au fond de moi, je me rappelle exactement le moment où j’ai cru que j’allais devenir une écrivaine, une grande poétesse. Pour ça, c’est vraiment loupé. Merde. Venons en au but. Ma vie. En mots. Ici. Il n’y a pas tant que ça à dire, mais le vrai talent n’est-il pas de faire des pages avec rien ? Avec Raphaël, nous avons été amoureux pendant une semaine et demi très exactement. Pendant tous ces jours, il n’a pas quitté mon esprit. Je pensais à lui tous le temps et je sais qu’il faisait pareil. Nous ne nous sommes vu que quatre fois. Et le lendemain de la dernière, c’était fini. Sans mauvais moments, sans engueulades. Nous jouions à être passionnés, amusés, aguichés, sérieux et dilettantes. Maintenant, nous jouons à ne plus l’être. J’ignore pourquoi ça nous a semblé à tous les deux la seule chose à faire. Je suis tellement soulagé et je souffre tant. Là, des petites larmes tombent sur ma feuille de papier quadrillé. Le début de cette lettre est tout taché. Je songe à recommencer au propre et vous ne le saurez jamais, ces mots seraient perdus, omis de la nouvelle page. Ou bien je vais juste jeter ça et prendre un bain, arrêter de regarder mon portable, sortir avec quelques amis, oublier de penser à combien je n’ai toutes les raisons de ne pas aimer Raphaël.
Je songe à tous recommencer et vous ne le saurez jamais."
 
Roman Rock ou l'histoire d'un groupe inconnu vu par les yeux d'un fou, inspiré par The Libertines, Pete Doherty, le jazz new orleans et tout un tas de trucs.



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